Entrevue

Marthe Laverdière

Se retrouver sur les réseaux sociaux, c’était comme recevoir « une roche dans une vitre de char!». L’horticultrice chouchou des Québécois, Marthe Laverdière, nous fait rire avec son franc-parler, parfois même sans le vouloir. Ses capsules atteignent rapidement un nombre de vues record sans grand effort. Son bagout et son sens de l’humour olé olé désacralisent l’art de jardiner. Installée dans le rang de la Fourche, à Armagh, elle redonne ses lettres de noblesse au travail de la terre, pourvu qu’il soit fait avec cœur. Discussion avec une femme déjantée dont le combat pour l’acceptation de la différence de l’autre ne peut que toucher.

Pendant le confinement, vous avez écrit Hormidas, les collines de Bellechasse, c’est le tome 2 de votre trilogie, qui suit Eva. Écrire des romans était-ce prévu?

C’est complètement fou cette histoire! J’ai écrit pour le fun, sans trop savoir ce que je faisais. Puis, j’ai envoyé ce premier chapitre à Lorraine qui travaille avec moi et qui adore lire et elle m’a dit que c’était bon et de lui envoyer l’autre chapitre et ainsi de suite. C’était de l’action-réaction. J’écrivais la nuit et j’envoyais le jour. Après 39 nuits et jours, on s’est rendu compte que j’avais écrit une trilogie (rires). J’avais déjà écrit des livres de jardinage, publiés aux Éditions de l’Homme donc je leur ai envoyé le manuscrit en leur disant que je ne savais pas trop ce que ça valait et que c’était peut-être d’la schnoutte. Elles ont accepté de le prendre et m’ont demandé d’écrire des descriptions de personnages, de paysages et plus de dialogues et ça a donné Les collines de Bellechasse.

Pourquoi écrire sur Bellechasse?

Je l’ai ancré dans mon patelin Saint-Lazare, la ville où je suis née parce que je connaissais bien les paysages et les distances. Quand tu es dans l’historique, il faut que ça soit logique et réaliste. Les sucreries, le bois, le pommier, j’ai connu tout ça dans mon enfance. L’histoire du couple est réelle. J’ai connu l’homme du couple alors que sa femme était déjà décédée. Ils se sont mariés pour adopter l’enfant de la sœur de sa femme. Ils ne se sont vus qu’une seule fois pour la publication des bans. Ils ne se sont pas parlé avant de se marier et ont vécu une très belle histoire d’amour. Trop d’histoires d’amour se perdent. Souvent, quand on regarde dans ces années-là, on pense que les mariages n’étaient pas des unions d’amour, qu’ils étaient un peu arrangés. Ce couple-là, ils ont pris le guess de se marier sans se connaître et ils ont vécu une très belle vie amoureuse.

Ça semble important d’écrire ces histoires-là...

On dit souvent que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Je pense que notre génération et celles de nos enfants et petits- enfants ne savent plus trop assez d’où elle viennent. Tsé, ça va vite maintenant! Les technologies nous poussent à une vitesse folle et nous font oublier de regarder nos origines. On pourrait comprendre beaucoup de choses si on le faisait. Mon père disait: veut, veut pas, on suit la trace de nos ancêtres. Et c’est vrai. Quand j’étais adoles- cente, je disais à mon père que je ne finirais pas ma vie comme lui, que je sortirais, que je ne resterais pas dans ma cour, que je n’aurais pas les mains dans la terre, tsé! (rires) Je pense sincèrement que l’on finit notre vie là où on l’a commencée.

Qu’est-ce qui vous a ramenée à la terre?

Le besoin de respect, d’absolu et de perfection tout en admettant l’imperfection. Dans la nature, il y a des cochonneries, des mauvaises herbes. La nature est imparfaite, mais quand on prend le temps de se mettre à quatre pattes et de la comprendre, on se rend compte qu’elle est d’une perfection et d’un respect inouïs. Les plantes entre elles ont une certaine façon de se parler et de se respecter.

Une plante qui n’est pas dominante acceptera de mourir pour le bien de l’écosystème. Tout cela se fait dans le respect de l’oubli de soi pour aller vers quelque chose qui doit muter. Je pense que l’être humain a oublié ça, la place de l’autre. Vous le voyez dans votre mission à L’Itinéraire et moi je l’ai vu avec ma fondation: quand on est différent, on n’a pas nécessairement notre place. Mais qui qu’on soit, on a une place! La nature m’a préparée à vivre la différence de ma petite-fille, Jeanne. Elle a le syndrome de Rett avec le gène 5. Ça veut dire qu’elle ne parle pas, ne marche pas, qu’elle est gavée, qu’elle est dans son monde. On nous dit souvent qu’on est bons de s’occuper d’elle, mais ce n’est pas du tout une question de bonté. C’est moins difficile de souf- frir à plusieurs et c’est plus facile à accepter.

Vous êtes-vous sentis épaulés lorsqu’il a fallu s’organiser face au handicap de Jeanne?

On a su que Jeanne était handicapée quand elle a eu cinq mois et demi parce qu’elle n’évoluait pas comme d’autres. On a dit aux parents qu’ils pouvaient la laisser à l’hôpital. On a beaucoup travaillé pour qu’elle évolue quand même, pour déjouer le diagnostic. Les cas avec le gène 5, souvent ils restent légumes. Et, beaucoup de parents abandonnent, les redonnent à l’État. Jeanne a eu la chance d’avoir des parents qui se tiennent énormément. Ils ont cru que cette enfant avait du potentiel et ont eu la possibilité mentale et financière de s’en occuper. Ça prend beaucoup d’argent pour donner cette possibilité à son enfant. Alors, non, elle ne marche pas, mais elle se traîne et on a éloigné la scoliose. On la comprend grâce à un spécialiste qui nous a appris sa gestuelle. Mais, ça prend des sous tout ça, et beaucoup de parents, dont la plupart sont monoparentaux, ne les ont pas! La fondation nous a donné l’opportunité de les aider.

Cet extrait d'article vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

Vous en voulez plus?