Culture

L'art pour vivre et survivre

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Tableau par Virginia Pésémapéo Bordeleau. Photo : Christian Leduc

« Il y a cette joie de vivre et cette peine » qui accompagnent Virginia Pésémapéo Bordeleau depuis sa plus tendre enfance. Sa peinture colorée et ses écrits aux mots parfois très durs révèlent ce contraste dont l’artiste nous parle en entrevue, depuis son Abitibi natale. Hérités de ses parents et de ses origines autochtones, l’humour et le rire font aussi partie d’elle. Des traits qui prennent une grande place et soulagent chacune de ses épreuves depuis sa plus tendre enfance ; tout comme sa « pulsion de vie », comme elle la décrit, et son besoin de s’exprimer, apprivoisé très jeune par les couleurs et la poésie. Un talent naturel se dégagera rapidement de ses créations, qui a fait de Virginia Pésémapéo Bordeleau, l’une des artistes clefs de culture autochtone. Celle qui considère l’art comme « quelque chose de salvateur, qui aide à vivre et à survivre » a fêté ses 40 années de carrière l’an passé au Musée d’art de Rouyn-Noranda et a récemment signé un texte dans le dernier recueil collectif dirigé par l’auteur et journaliste Michel Jean, Wapke.

Commençons par un petit voyage en Abitibi. À quoi ressemble votre lieu de vie ?

J’habite dans la région de Rouyn-Noranda près d’un village qui s’appelle Destor. Je suis à trois kilomètres du village en allant vers le parc national d’Aiguebelle. J’habite loin de la route, là où se trouvent des chemins de terre. En 2003, alors que moi et mon conjoint de l’époque avions quitté Québec pour revenir en région après cinq ans passés dans cette ville, on a trouvé cette petite maison qui était à vendre. Je suis tombée amoureuse de l’endroit. Je pense que j’aimais l’éloignement. Plus tard, je l’ai quittée pour finalement la racheter en 2013. Je l’habite depuis ce temps-là. C’est la campagne ici, bordée par la forêt. J’aime ce calme, la tranquillité et la proximité avec la nature et les animaux.

Vous avez commencé à peindre très jeune, vers six ans, alors que votre père venait de vous offrir vos premiers pinceaux à la suite d’un rêve que vous lui aviez raconté et qui l’avait troublé. Vous souvenez-vous de ce rêve?

Non, je ne me souviens pas... Vraiment, non. Je rêvais tellement quand j’étais enfant. Mais mon père dessinait lui-même très bien. Puis je m’y suis mise également. Un jour, mon père m’a apporté des peintures à numéros, sûrement pour Noël. Très vite, ça ne m’a plus suffi, alors il m’a acheté des aquarelles. C’est là que j’ai commencé à peindre des paysages. Mon père m’encourageait beaucoup. Puis adolescente, en 12e année, il y a eu cette exposition de fin d’année. J’y avais présenté mes aquarelles, que le directeur avait voulu acheter. Ça a réveillé une sorte de fierté et de certitude que ce que je faisais était bien. Malheureusement, je n’ai pas voulu lui vendre. Je lui avais dit “ non, non, c’est à moi ”. J’aurais dû le faire parce qu’elles seraient peut-être encore là. À l’époque, ma maison est passée au feu et toutes mes premières productions sont parties en fumée. Puis, cette même année, un touriste français est passé à la maison. Lui aussi a voulu emporter mes dessins pour les ramener en France. Je pense que pour lui, c’était probablement plus un souvenir d’Autochtones. Mais ce Français a été pour moi comme une confirmation du talent naturel que j’avais.

Le regard de votre père sur vos peintures était-il très important pour vous ?

Oui, très important. Parce que mon père était à mes yeux la personne à laquelle je pouvais me fier pour répondre à toutes mes questions. Il avait une curiosité intellectuelle d’ailleurs un peu étrange pour un homme de sa situation, car il était un chasseur puis plus tard, il a trouvé un travail de fonctionnaire, en quelque sorte. Il avait des connaissances qui m’étonnaient. Il connaissait la peinture, les peintres français. Il avait également une grande culture en littérature, en histoire, en géographie... Son regard sur moi était admiratif, et c’était vraiment bien pour une fille. J’ai été chanceuse.

Et votre mère, comment était-elle?

D’abord, ma mère ne parlait que sa langue d’origine et n’est jamais allée à l’école. Elle était une coloriste. Elle utilisait des perles et des fils de couleur pour faire de la broderie, des mocassins, des mitaines... Elle avait également un talent extraordinaire pour la photo. Mon père lui avait fait cadeau d’un appareil avec lequel elle prenait des photos de nous, les enfants. Elle avait véritablement un œil de photographe. Elle aurait aimé aller à l’école. C’était une grande tristesse pour elle. Je sais qu’elle aurait été brillante. Ma mère était très intelligente. Elle avait aussi le don de raconter des histoires, un côté conteuse.