Entrevue

Sophie Brochu - Le coeur à l'ouvrage

Photo : David Himbert

«Dis m’en plus sur toi, j’aime savoir à qui je parle», amorce Sophie Brochu, déconcertant ainsi notre camelot Agathe Melançon qui menait sa toute première entrevue avec L’Itinéraire. Vêtue d’un jean, de baskets et d’un gros chandail en laine, il y a dans son tempérament autant de franchise que de simplicité, autant de collégialité que de passion. La nouvelle PDG d’Hydro-Québec nous a confié se souvenir du quartier qui abrite les locaux de L’Itinéraire puisqu’elle le parcourait à pied à l’époque d’Énergir. « Je suis honorée d’être ta toute première entrevue, confie-t-elle à notre camelot. Je vais faire un vœu, un beau vœu que je garde silencieux pour qu’il se réalise. Persévérez, même si ce n’est pas facile, on a besoin de vous autres ! »

Il y a un an, tu arrivais à la tête d’Hydro-Québec et nous entrions dans une pandémie qui a chamboulé notre quotidien et notre économie. Dirais-tu que nous sommes résilients ?

Je nous pense résilients. Notre histoire a fait en sorte que nous nous sommes développés en rêvant plus grand que nous. Les générations qui nous précèdent savaient que l’on était capables de plus grand, et ç’a donné naissance à Hydro-Québec. C’est un peu ça notre histoire : des Québécois étaient insatisfaits de la société dans laquelle ils vivaient du temps où le réseau électrique appartenait à des compagnies privées. Il a donc fallu nationaliser ce réseau et faire en sorte que le tarif soit le même partout. On s’est créé notre place dans un monde des affaires contrôlé alors par les anglophones. Mais, on ne peut pas être résilient seul. Quand je suis arrivée à Hydro-Québec en période de pandémie, j’ai vu 20 000 personnes qui se démenaient pour s’assurer que l’on ne manque pas d’électricité. J’ai vu ma société québécoise résiliente et j’ai trouvé ça beau. Fatiguant parfois, oui, mais beau.

En 2020, les profits ont diminué en raison des températures et du ralentissement économique dû à la pandémie. Parle-nous de ta tolérance au risque.

Je la pense assez bonne. Pour moi, un risque, c’est quelque chose qu’on ne voit pas venir, qu’on ne connaît pas. Prendre une chance ou essayer une chose nouvelle, c’est comme prendre une passerelle entre un point A, où l’on est, et un point B où l’on rêve d’être. Il y en a qui figent et restent dans une zone de confort. Ce qui vient avec la tolérance au risque, c’est le droit à l’erreur et le devoir de faire confiance à l’entourage. Si tu demandes la perfection, c’est qu’on ne peut pas prendre de risque. Le droit à l’erreur est tabou dans notre société, mais est le jeu de base de la vie. Concernant les chiffres, le rebond économique fera en sorte que l’on vaincra cette pandémie. On a dit qu’on espérait faire
2,7 milliards $, j’ai confiance et on le fera ensemble.

Tu dis souvent que le capitalisme s’en va dans le mur. La résilience au lieu du profit, ça veut dire quoi quand on dirige Hydro-Québec?

Avec la pandémie, on a réalisé qu’on ne savait pas toujours d’où venaient nos stocks de masques, de jackets ou de gants isolants qui sont essentiels à notre travail. Hydro-Québec doit, en tant qu’entreprise, gérer ses coûts. S’ils sont trop élevés, nos tarifs seront trop élevés. Bien souvent, pour économiser, on choisit un seul fournisseur qui n’est peut-être pas au Québec. À trop vouloir chercher le meilleur prix, on prive le Québec de cette capacité économique. Je te donne un exemple : chez Énergir, le salaire le plus bas était gagné à la cafétéria, qui était un traiteur indépendant. Mais, dans notre appel d’offres, on parlait de qualité et aussi de prix. Si le prix avait été plus élevé, le salaire de cette personne aurait été plus élevé. Beaucoup d’entreprises pourraient se permettre de laisser un peu plus d’argent le long de la chaîne alimentaire.

On parle souvent de profitabilité, mais je préfère parler de responsabilité : que ton entreprise soit petite comme un étang ou immense comme un océan, la responsabilité des dirigeants n’est pas de maximiser les profits, mais de les optimiser. Et cela se fait sous contrainte. Des fois, tu peux redonner plus et d’autres fois, non, mais si dans ta tête ton objectif reste l’optimisation, t’as bien plus de chances de durer dans le temps. Ce capitalisme «doux», c’est un peu comme du Jell-O que t’essayes de piner sur le mur, mais c’est réalisable !

Quels sont tes plans pour développer autrement notre énergie au Québec?

Notre job à Hydro-Québec, c’est de s’assurer que personne ne manque d’électricité. On n’a pas le droit de dire qu’on a mal planifié et qu’il nous manque de l’énergie. Les surplus d’Hydro-Québec répondent à l’incertitude et servent à aller au-devant de la consommation. Dans le passé, on a un peu pêché avec cette volonté de faire des barrages. Tout ce qu’on a développé à date sert d’abord au Québec, et l’excédent est envoyé sur le marché. De plus en plus, on dit qu’il n’y a pas que les barrages, car l’éolien ou le solaire coûtent beaucoup moins cher qu’avant. Ce sont des énergies renouvelables qui se font par petits projets et s’implantent un peu partout en région. L’inconvénient, c’est que ces énergies dépendent de la météo. Notre énergie est devenue compétitive et renouvelable. Nos barrages retiennent beaucoup d’eau, on stocke de l’électricité virtuellement. On a un luxe inouï au Québec parce qu’on a développé des capacités électriques économiques, abondantes et respectueuses de l’environnement. Et on est capables d’y ajouter du solaire et de l’éolien grâce aux réserves des barrages. Je ne pourrai jamais dire que les barrages, c’est fini, mais à court et moyen terme, on sait développer des énergies plus souples, agiles et concurrentielles.

Cet extrait d'article vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

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