Dossier

Dénicher un logement en temps de pandémie

par Alexandra Guellil

Quand on lui a téléphoné à la mi-juin, Samia B*. était stressée. Avant même de nous raconter son histoire, elle nous a demandé de changer son prénom pour ne pas inquiéter sa famille qui habite sur un autre continent. Elle risquait, avec son mari et ses deux enfants, de se retrouver à la rue.

Samia garde ses enfants à la maison pendant que son mari est au boulot, car le sien est jugé essentiel. Le jour de notre appel, il passait des tests de dépistage après que deux cas de Covid ont été détectés sur son lieu de travail. Angoissée par la menace d’une éventuelle quarantaine, Samia se demandait comment s’occuper des enfants et chercher un appartement tout en se préparant pour ses examens en comptabilité. Début juin, date de la reprise des activités juridiques au Québec, la Régie du logement a donné raison à son propriétaire qui souhaitait reprendre son 5 ½ à 875 $ par mois pour l’offrir à sa mère. Pourtant, la famille dit avoir manifesté verbalement à son propriétaire leur envie de « rester longtemps » dans ce logement où ils habitaient depuis 2017. Rien n’a été signé. Elle avait confiance. 

Et puis la moisissure s’est installée sur ses murs. Un peu après avoir informé le proprio, Samia a reçu une mise en demeure lui demandant de quitter les lieux en juillet. La famille a contesté cette demande devant la Régie du logement, mais a perdu sa cause. Le couperet est tombé le 5 juin : elle a eu un mois pour trouver un autre appartement. Même si un dédommagement financier est prévu, Samia blâme le délai jugé irréaliste en temps de pandémie et de crise de logement. « Des logements abordables et en bon état à Rosemont, il n’y en a pas des tonnes. On vit dans ce quartier depuis dix ans, les enfants y ont leur école, leur garderie et leurs amis. Ce n’est pas normal d’envoyer une décision le 5 juin en espérant que les gens trouvent un appartement en pleine double crise. Ils auraient dû adapter les délais ! »

Recherches vaines et désarroi

Mary-Ann McLean a dû, elle aussi, quitter son logement qu’elle habitait depuis 18 ans. Elle dit avoir eu moult problèmes avec son propriétaire qui négligeait les travaux et les réparations. Son recours au service de conciliation de la Régie du logement n’a pas été favorable. Malgré l’entente écrite, les travaux n’ont pas été effectués et le logement doit être repris par le propriétaire qui l’offrira à son père. Or, « il m’a demandé d’avoir accès au logement pour des visites à de potentiels locataires », soulignait-elle.

Aidante naturelle pour sa mère de 90 ans et son frère schizophrène, Mary-Ann touche l’aide sociale. Désespérée, elle a entreposé ses meubles. C’est que la liste d’attente pour des déménageurs est longue. Ne voulant pas dépendre de l’aide du centre de référence de la Ville de Montréal, elle continue ses recherches, mais panique à l’idée de finir à la rue. « Ça prend des années pour des coop et HLM et les autres loyers sont hors de prix. Je tourne en rond et je suis stressée. Je ne sais pas quoi faire. »

Tout comme Mary-Ann et Samia, deux semaines avant le 1er juillet, traditionnelle période des déménagements au Québec, des centaines de familles étaient toujours à la recherche d’un appartement. Et pour beaucoup, la pandémie est la goutte qui a fait déborder le vase.

Moratoire d’éviction

Comme tous les autres tribunaux, la Régie du logement a suspendu l’ensemble des auditions lorsque l’état d’urgence sanitaire a été déclaré le 16 mars. Le lendemain, toutes les demandes d’éviction étaient suspendues par un décret ministériel, sauf circonstances exceptionnelles. « On ne pouvait pas aller en Cour parce que le locataire ne payait pas son loyer et que le propriétaire manquait d’argent, explique Me Manuel Johnson, avocat en droit du logement au Centre communautaire juridique de la Rive-Sud. Seules étaient prises en compte la dangerosité et la violence des personnes. »

Depuis le 1er juin, les décisions non urgentes sont de nouveau entendues tandis que le moratoire d’évictions cessera le 6 juillet. Me Johnson était de ceux qui demandaient le gel des loyers dès le 1er avril. Comme la proposition a été balayée par les gouvernements, les locataires qui n’ont pas payé leur loyer pendant la crise doivent rembourser les sommes dues au risque d’être évincés dès que le moratoire sera levé.

*Nom d'emprunt

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