Entrevue

Jennifer Alleyn

Photo : PJ Dufort

Prix Alain-Charpentier 2019
Meilleure chronique culturelle

Impetus - L'Immobilité en mouvement

Entre le documentaire et la fiction, la réalisatrice Jennifer Alleyn propose avec le long métrage Impetus un récit particulièrement touchant et personnel qui met en vedette Emmanuel Schwartz et Pascale Bussières. Dans ce film sur un film, on y suit la cinéaste qui s’interroge sur l’immobilité et le mouvement, mais qui fait face au cours du tournage à de nombreux imprévus qui la feront dévier de sa route.

Avec Impetus, Jennifer Alleyn a su illustrer efficacement l’impact sur un individu d’un chagrin amoureux, de la perte et de l’abandon. Le genre de choc qui paralyse et qui peut cantonner une personne dans un état contemplatif, mais qui permet du même coup de se remettre en question et de faire une recherche sur soi. On pourrait qualifier la démarche de thérapeutique, puisque c’est une peine d’amour vécue par la réalisatrice qui a poussé cette dernière à créer ce film, mais Impetus est beaucoup plus que cela.

Si au départ, Jennifer débute son film avec une narration au « il » afin de créer une distance avec elle-même, elle retourne rapidement au « je » lorsqu’elle est contrainte de changer son acteur principal. Un changement narratif qui permet à la cinéaste d’assumer pleinement sa féminité, mais dont la résonnance demeure profondément universelle.


Malgré la tristesse qui se dégage du film, Impetus est une ode à la vie, endossant à la fois sa beauté et sa laideur, car si la guérison passe par l’action, c’est la souffrance qui nous pousse à nous réinventer. Bref, il faut toucher le fond du baril avant d’avoir l’impulsion de remonter à la surface.


Nous avons eu la chance de rencontrer Jennifer Alleyn dans les bureaux de L’Itinéraire afin de parler de son processus de création et du tournage d’Impetus qui s’est étalé sur cinq ans.

Cet article intégral vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

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Impetus est un film sur un film, une réflexion sur la création. Qu’est-ce qui a motivé cette idée ? Est-ce réellement une peine d’amour, comme vous le dites dans l’introduction ?

Absolument. La peine d’amour a créé un état de grand vertige, de grande immobilité. J’étais tétanisée après avoir vécu ce choc amoureux qui a fait que ma vie a perdu tout son sens pendant un temps. Je suis allée chez un ami qui était sur le bien-être social et qui est un être qui m’inspire énormément par sa sagesse et son humour. C’était John, un personnage qui est dans le film. Au départ, je voulais juste sortir, parce que j’étais terrée chez-moi. Je suis allée filmer cet ami pour avoir une conversation sur la vie et la douleur. C’est lui qui a sorti le mot « impetus ». Ces images qui sont dans le film ont été tournées il y a sept ou huit ans. C’est là que j’ai eu envie de faire ce film. J’ai commencé à imaginer un scénario de fiction dans lequel un personnage trouverait des extraits d’un documentaire qui sont ces images avec John.

Malgré la présence à l’écran de deux comédiens, Emmanuel Schwartz et Pascale Bussières, Impetus demeure un film hybride entre le documentaire et la fiction. Pourquoi ? Qu’est-ce que le genre documentaire apporte de différent ou de plus par rapport à la fiction plus classique ?

J’ai une nature de documentariste. C’est dans mes veines. La fiction nous ramène toujours un peu à soi, on nourrit ça de notre imaginaire. Le documentaire ouvre au contraire une fenêtre sur la réalité extérieure et sur des chemins de vie qu’on ne pourrait jamais deviner. Je ne pouvais pas imaginer faire un film où j’aurais tout su à l’avance. J’avais besoin que le film lui-même m’apprenne des choses. Les gens que j’ai interrogés dans la partie plus documentaire m’ont surpris avec ce qu’ils m’ont raconté et ça m’a donné beaucoup d’inspiration pour nourrir les personnages de fiction.

Vous dites dans le film que l’incertitude est nécessaire à la liberté. Est-ce que vous avez laissé beaucoup de place à l’improvisation ?

Je vois une grosse différence entre l’incertitude et l’improvisation. L’improvisation, c’est parfois synonyme de « on ne sait pas ce qu’on fait ». Je ne dirais pas que c’était l’approche de ce film. Il est assez écrit en fait. Je me suis amusée à brouiller les pistes entre ce qui était mis en scène et ce qui ne l’était pas, mais je savais ce que je voulais aller chercher. L’incertitude s’est glissée dans le film parce que je laissais la porte ouverte, au cours du tournage, pour que le récit prenne d’autres directions. Je me laissais influencer. Une scène qu’on venait de tourner pouvait me donner envie d’en tourner une autre. On s’est donné le choix d’avancer à l’instinct, ce qui est un gros luxe, parce que je n’avais aucune échéance.

En plus d’aborder le quotidien et la banalité, un autre thème important c’est l’immobilité. Même lorsque les protagonistes sont en mouvement comme dans un métro ou dans un taxi, la caméra demeure immobile, statique. Qu’est-ce qui vous attire dans ce sujet ?

L’immobilité et le mouvement, c’est vraiment les deux axes de la vie. Ce qui m’intéresse dans l’immobilité, c’est de se poser pour regarder. Toutes les formes d’art que j’aime comme la peinture ou la photographie, ce sont des instants figés qu’on offre au regard. On sort une image du mouvement pour s’y arrêter et la regarder. Pour le mouvement, c’est le courant, le fleuve qui fait que l’existence avance et que le temps passe. C’est le sang dans les veines. C’est la vie. Ce que ce film-là m’a fait comprendre, c’est que ce qui semble être immobile ne l’est pas forcément. On a besoin de ces temps d’arrêt pour préparer le rebond, le comment on va rebondir dans la vie. Malheureusement, notre époque ne valorise pas beaucoup ça, les temps où on n’est pas performant, mais ils sont nécessaires. Moi, je chéris ces temps-là où on est en train de se reconstruire, de se redéfinir, de se réinventer.

L’une des scènes les plus touchantes avec Pascale Bussières se passe justement dans un taxi. Elle se met à pleurer et on a l’impression que ce n’était pas prévu. A-t-on été bluffé ou c’est vraiment le cas ?

Est-ce qu’on peut vraiment le savoir ? Tout était possible, tout était ouvert lorsqu’on a commencé à tourner la scène. Moi, j’ai ouvert la porte. Je pense qu’il s’est vraiment passé une rencontre entre eux. On a parti la caméra. J’ai donné une petite indication au chauffeur, une indication à Pascale (que l’un et l’autre ne connaissaient pas). On est dans le cinéma direct, le cinéma-vérité. À la fin quand il lui dit qu’elle a des yeux vraiment intelligents, ça m’a vraiment émue, parce que c’est ce que je voulais filmer de Pascale : son intelligence. Et là lui, il la nommait. Je n’aurais jamais osé imaginer une réplique comme ça. C’était comme un cadeau du ciel. C’était la dernière minute de tout le tournage. C’est comme s’il y avait eu un ange gardien qui nous avait envoyé le chauffeur de taxi. Tsé, on l’a trouvé dans la rue. J’ai hélé un taxi. Pis on l’a trouvé.