Entrevue

Micheline Lanctôt

Photo : Marlène Gélineau Payette

Par Yvon Massicotte
Camelot métro Université-de-Montréal

Dans le cadre de la sortie du film Une manière de vivre, le camelot-rédacteur Yvon Massicotte a eu la chance de discuter avec la réalisatrice Micheline Lanctôt. Il a tellement apprécié cette rencontre qu’il considère, au risque de faire des jaloux, que c’est l’une des plus belles entrevues qu’il a faites jusqu’à maintenant (et Yvon n’en est pas à sa première interview pour L’Itinéraire). Cela lui a permis de découvrir une artiste profondément intelligente et une femme drôle et passionnante.

Dans votre film Une manière de vivre, les trois personnages principaux vivent une crise existentielle. Le film est entrecoupé de courtes scènes avec le philosophe Spinoza et ses pensées. Qu’est-ce que vous voudriez que le public retienne de votre long métrage ?

Je voudrais que le public voit qu’il est possible, peu importe d’où nous venons, de trouver l’apaisement. C’est possible de se pardonner, pas nécessairement de réparer les erreurs que nous avons pu faire et les choses que l’on se reproche, mais d’avoir une certaine forme de soulagement. Le but du film, c’est ça. Chaque personnage a quelque chose à se reprocher, ce n’est pas nécessairement pleinement conscient, mais ils arrivent à travers plusieurs démarches à se pardonner. Et, la philosophie de Spinoza est essentiellement axée sur la joie et sur l’apaisement. C’est ce que mes personnages cherchent et ce qu’ils trouveront à la fin du film.

L’une des protagonistes, Gabrielle, souffre d’un grave déficit d’estime de soi. Elle a aussi un problème de boulimie, elle semble n’avoir aucune ambition et elle est escorte de luxe. Elle accuse sa mère d’être responsable de ses problèmes. Comment expliquez-vous son comportement ?

Ces comportements sont multiples, mais essentiellement, c’est sa relation avec sa mère qui a été un problème dans sa vie. Colette est assez froide et très contrôlante. Elle avait aussi un conjoint que Gabrielle ne pouvait pas supporter. La boulimie est souvent en rapport avec la mère, quoique ce ne soit pas le seul facteur de déclenchement de cette maladie. C’est autobiographique. J’ai été boulimique et anorexique et je n’ai jamais su exactement d’où ça venait malgré beaucoup de thérapie. C’est multifactoriel, c’est une maladie qui est peu connue, et qui commence à l’être davantage parce qu’elle est mortelle à 60 %. Moi, j’étais à deux semaines d’y laisser ma peau. Si je dépassais mon poids limite, on ne me réchappait pas. J’avais alors 14 ans.

À la base, il y a une blessure narcissique, il y a une fragilité. Il suffit que les circonstances ou les problèmes de la vie agissent sur la personne pour ensuite se traduire par une mauvaise image corporelle, un manque d’estime de soi, le besoin de contrôler tout et le besoin de ne plus être une femme. C’est assez paradoxal et c’est une maladie qui ne se guérit pas. On peut guérir le symptôme, comme arrêter de manger, mais la blessure est toujours là et on est toujours sujet à la rechute. C’est très près de l’alcoolisme.

Le problème de Gabrielle s’exprime dans sa relation avec sa mère qui est très hostile et tendue, mais elle parvient à trouver une forme d’apaisement. Elle se découvre une capacité de tendresse et d’écoute qu’elle ne soupçonnait pas, en réconfortant un réfugié en crise lors d’un feu d’artifice et qui croit entendre le bruit de bombe. Cela lui permet de s’ouvrir au monde.

Il y a une scène où la mère dit à sa fille : « T’es pas tannée de dire toujours non ? T’aimerais pas dire oui des fois ? » Et sa fille lui répond : « Qu’est-ce que ça va changer ? » Est-ce que cette scène fait un clin d’œil à la question nationale au Québec ?

C’est une belle interprétation ! Je n’avais pas du tout pensé à ça, mais effectivement nous, les Québécois, on dit souvent « non ». Pis si on disait « oui », ça serait tellement le fun. Dire « oui » veut dire s’ouvrir au changement. Moi, j’avais été frappée par la réponse de Sean Connery quand l’Écosse a fait un référendum pour l’indépendance. On lui a demandé pourquoi l’Écosse devrait dire « oui ». Sean Connery avait répondu parce que c’est le fun, que c’est créatif. Tu dis « oui » et t’as un nouveau pays ! C’était simple. Je n’avais pas pensé à ça, mais c’est excellent. Cela pourrait devenir une phrase emblématique du Québec devant son destin ! (rires)

Cet extrait d'article vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

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