Semaine internationale des camelots 2019

Conversation à 17 000 kilomètres

Notre camelot attendait depuis plusieurs jours cette conversation avec son homologue qui vend The Big Issue Australia. Au moment où les deux femmes établissent la connexion par Skype, la neige tombe doucement en soirée sur Montréal. À Adelaïde, une des villes d’Australie où le journal de Melbourne est vendu, le soleil d’été brille de tous ses feux et il est déjà 15 heures plus tard.

Dès le début de la conversation, le courant passe entre les deux femmes et une belle complicité s’installe entre elles.

LYNN Cindy, j’aimerais en savoir un peu plus sur toi. Quel est ton nom de famille et quel âge as-tu ?

CINDY Je m’appelle Cindy Chatters et j’ai 39 ans.

LYNN D’où viens-tu ?

CINDY J’ai grandi en Tasmanie (île au sud du continent qui appartient à l’Australie). J’ai déménagé à Adelaïde (centre-sud de l’Australie) en 2011.

LYNN C’est quoi ton histoire ? Comment es-tu devenue camelot pour The Big Issue Australia? 

CINDY J’avais de gros problèmes d’argent et j’avais besoin d’un boulot. Quelqu’un m’a parlé du Big Issue. Je n’étais pas sûre que je pouvais faire le travail, mais après avoir discuté avec ce gars et eu le magazine entre les mains pour arriver à le vendre, j’ai réalisé que j’aimais ça ! En tout cas, ça me donnait de meilleures options que de ne rien faire.

Aussi, il y a le programme de soccer de rue et c’est ce que j’aime le plus !*

LYNN Adelaïde est pas mal semblable à Montréal. Le coût de la vie est à peu près le même, la population est environ la même et vous avez aussi fait bons efforts de réconciliation avec les peuples autochtones comme chez nous. La plus grosse différence entre nous, c’est la température et les saisons. Ici, on est en plein hiver alors que chez vous, c’est l’été. On reçoit beaucoup de neige et la température chute sous les 20 ou 30 C˚. Alors parfois c’est dur pour les camelots qui travaillent dehors. Mais c’est encore pire pour les itinérants.

À quoi ressemblent vos hivers, et c’est comment pour les sans-abri d’Adelaïde ?

CINDY Je me souviens d’une seule fois quand j’étais petite d’avoir eu congé d’école parce qu’il avait beaucoup neigé. J’ai adoré faire des bonhommes de neige. Mais de la neige comme ça, c’est vraiment rare. Normalement, l’hiver, il fait environ 9 C˚. Alors ça n’a rien à voir avec vous autres.

En Australie, il y a un peu plus de 100 000 sans-abri dans tout le pays. [NDLR : 116 426 selon le dénombrement national de 2016] Ici, on s’occupe bien des sans-abri. En général, il y a assez de places dans les refuges pour tout le monde. C’est le cas des camelots sans-abri qui travaillent pour Big Issue, ici en Australie et surtout à Adelaïde. On s’assure qu’ils ont un lit pour dormir, de la nourriture et des vêtements. Ils sont bien soignés.

LYNN Parle-moi de ton magazine.

CINDY Eh bien, il est publié tous les 15 jours il y a une page avec un profil sur un camelot.

LYNN Ah ! Comme notre Zoom camelot en page 3 de L’Itinéraire !

CINDY Oui, et on fait aussi des entrevues avec des personnalités bien connues. Moi, personnellement, ça ne m’énerve pas plus qu’il faut : ce sont des humains comme n’importe qui… C’est une belle revue.

LYNN Combien achetez-vous votre revue et combien la vendez-vous ?

CINDY On la paie 4,50 $ et on la revend pour 7 $. [NDLR : le prix du magazine a augmenté à 9 $ en décembre 2018]. Nous avons aussi des calendriers que nous vendons.

LYNN Est-ce que tu as de la facilité à vendre le magazine ?

CINDY Au début, je pensais que ce serait seulement des intellectuels qui l’achèteraient, mais j’ai été surprise de voir plein de monde s’y intéresser, comme la première fois qu’une jeune maman avec un bébé me l’a acheté. Cela a changé ma façon de voir les gens.

LYNN Est-ce que les camelots écrivent dedans ? Toi, écris-tu ?

CINDY Bien sûr que les camelots écrivent dans le magazine, et comme chez vous, ils sont payés pour leurs articles. Moi, j’ai déjà écrit dans The Big Issue, mais pas souvent. Quand je le fais par contre, c’est surtout pour parler du soccer et de mon oiseau, mon animal de compagnie.

LYNN Qu’est-ce que tu fais pour améliorer tes ventes ?

 

* En Europe, comme en Australie, plusieurs journaux de rue organisent des parties de soccer de rue avec leurs camelots. En plus de tournois amicaux, une coupe mondiale (The Homeless World Cup) a lieu chaque année pour favoriser l’inclusion sociale, l’estime de soi et l’esprit d’équipe parmi les participants, soit des hommes et des femmes sans-abri, marginalisés et désavantagés.

Photo : Josée Panet-Raymond
Photo : The Big Issue Australia

CINDY Simplement en étant ponctuelle et à faire remarquer aux gens que je suis fidèle au poste. Ça fait une grosse différence. J’ai plusieurs clients réguliers. Et pendant le temps des Fêtes, c’est particulièrement bon. J’ai reçu quelques cadeaux.

LYNN Comment te motives-tu pour aller travailler ?

CINDY Ma motivation principale, c’est mon petit oiseau qui a maintenant six ans ! Vois-tu, il ne mange pas des graines ordinaires; il a besoin de pépites spéciales qui coûtent assez cher. Et puis l’autre raison est plus personnelle : je ne voudrais pas briser ma routine à laquelle je me suis habituée.

LYNN Quelle est la meilleure partie de ton boulot ?

CINDY Rencontrer plein de monde différent, gagner de l’argent, jouer au soccer de rue et pouvoir voyager.

LYNN Qu’est-ce que tu aimerais faire à part de vendre The Big Issue ?

CINDY J’aimerais être une formatrice pour les permis de conduire. Je travaille fort pour pouvoir y arriver dans l’année qui vient.

LYNN Ici à L’Itinéraire, nous avons plusieurs services différents comme un café où nous pouvons manger un bon déjeuner et aussi le dîner. Nous participons activement au magazine. Il y a deux employés et plusieurs bénévoles qui nous aident à la rédaction. Nous avons aussi des formations en journalisme. Plusieurs de nos camelots écrivent des articles de fond et font des entrevues avec des personnalités bien connues. Nous avons aussi des activités culturelles et des ateliers d’art. Aussi, nous avons un programme de mentorat où les camelots qui ont plus d’expérience forment et coachent les nouveaux. Quels genres d’activités avez-vous à Adelaïde ?

CINDY Non, nous n’avons pas de cafétéria, mais nous avons un programme de support aux camelots qui nous permet de composer avec les problèmes de tous les jours. Mais j’aimerais ça avoir des programmes de formation.
Et je le répète, moi, ce que j’aime le plus, et dont je ne peux pas me passer c’est le soccer de rue !

LYNN Une des activités que j’aime le plus ici, c’est la soirée des femmes. On se rassemble pour un souper communautaire que nous préparons ensemble et puis nous échangeons des vêtements, des bijoux et même des recettes. Avez-vous quelque chose de semblable ?

CINDY Oui, il y a un groupe de femmes ici aussi, mais les places sont limitées pour le moment. J’aimerais bien y participer un jour.

LYNN As-tu des amis parmi les camelots ?

CINDY Bien sûr ! On est comme une belle grosse famille, mais parfois on a nos petits différends, comme toute bonne famille.

LYNN Combien de camelots avez-vous à Adelaïde ?

CINDY Oh, environ 60. Mais on a en 500 dans toute l’Australie.

LYNN Cindy, j’aimerais te remercier d’avoir pris le temps de m’accorder cette entrevue. J’aimerais pouvoir te faire un gros câlin ! (spontanément, les deux femmes s’approchent de leur écran respectif pour se faire un câlin virtuel). Il faut se tenir, ne pas lâcher et surtout ne pas perdre espoir !

CINDY  Je suis contente de t’avoir parlé. Merci à toi aussi !

Cet article intégral vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

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