Rencontre

Barbada : Une drag pas comme les autres

Une discipline militaire

Son sens de l’organisation et sa discipline, Sébastien les a acquis dans les rangs des cadets de l’escadron 827 de Longueuil et ce, avant même de devenir officier du Cadre des instructeurs de cadets des Forces canadiennes.

« Absolument ! Cela m’a amené à avoir une certaine discipline, de l’organisation. Mais pas seulement ça, cela m’a poussé à aller plus loin, à me dépasser. Le temps que j’ai passé chez les cadets, je n’étais pas chez moi à jouer à des jeux vidéo. Ça me permettait de rencontrer des gens, d’avoir une discipline, d’être organisé. J’ai eu des expériences extraordinaires. »

« Je suis allé donner des formations en Colombie-Britannique, ajoute-t-il. Je suis même allé en Alberta chanter. On appelait cela un tatou, un gros rassemblement musical de cadets. Je faisais partie de la chorale. L’armée a été super formatrice, plus que la plupart des gens le pensent. On n’est pas nécessairement là pour faire la guerre. Il y a des chanteurs et des musiciens dans l’armée. On est là pour repousser nos limites. »

Populaire malgré elle

Sébastien est devenu drag queen sans vraiment le vouloir. « Tout ce que j’ai fait dans la vie, ce sont des choses que l’on m’a proposées. Il n’y a pas grand-chose que j’ai décidé de mon plein gré, même quand j’ai fait partie de l’armée. Un jour, on m’a demandé de faire partie d’une chorégraphie avec une drag queen. J’ai accepté le défi. Je me suis dis : même si je manque mon coup, j’aurai acquis de l’expérience. »

Son travail de drag queen est-il un gagne-pain ou tout simplement un loisir ? « Euh, un loisir ? … Oui, mais… C’est comme les gens qui vont à la chasse, jouer au golf, aller voir un spectacle : cela leur coûte de l’argent, tandis que moi, je fais de l’argent tout en m’amusant. »

Sa motivation première : rencontrer les gens. « La preuve, c’est que je suis avec vous en train de faire une entrevue. Si je n’avais pas fait de drag, je ne vous aurais probablement jamais rencontré. Après mes spectacles, j’adore aller voir les gens dans la salle, apprendre à les connaître, comprendre ce qu’ils vivent, leur serrer la main et finalement avoir un contact humain. »

Une voix de basse

Ce n’est pas parce qu’il fait du lip sync qu’il n’a pas une belle voix. « Je suis professeur de musique et j’ai déjà fait partie d’une chorale. Mais ma tonalité est basse. Donc, en spectacle beaucoup de drags ont une tonalité plus haute que la mienne. Souvent nous personnifions une chanteuse connue. Le spectateur s’attend à ce que la voix soit le plus près possible de celle de la chanteuse. Alors, ma voix basse ne passerait pas aussi bien. »

Sébastien conserve-t-il quelques secrets de maquillage ? « Oh mon Dieu ! Les secrets du maquillage… Je ne m’attendais pas à une question comme cela. Il n’y a pas vraiment de secret, la pratique, la pratique. Dans mon cas, ce sont les faux-cils qui ont été le plus révélateurs. Le maquillage n’est pas comme un trait de crayon à l’encre. Avec le maquillage, on peut effacer, mettre par-dessus, on se regarde dans le miroir et si on aime, c’est réussi ! » Ça prend tout de même 45 minutes à une heure avant chaque spectacle.

Il y a aussi quelques trucs. « MAC Cosmetics, c’est un très bon démaquillant. Il est très utilisé par les artistes du Cirque du Soleil. Mais pour moi, c’est un peu dispendieux. Alors j’utilise de l’huile de maïs ou de carthame. Ensuite, il faut bien réhydrater la peau pour la garder la plus saine possible. »

Photos : Mario Alberto Reyes Zamora

Sébastien Potvin enseigne le jour. Barbada danse la nuit. Pourtant, le prof et la drag font bon ménage. Avec passion, Sébastien transmet aux plus jeunes son amour de la flûte traversière et du piano classique. Avec fougue, Barbada s’éclate sous les projecteurs jusqu’à devenir drag de l’année de Mx Fierté Canada. Entrevue avec une drag pas comme les autres, une star montante du nightlife montréalais.

Sébastien a fait ses débuts comme simple danseur en février 2005 sur les planches du Cabaret Mado. C’est justement dans les coulisses de Mado qu’il a accepté de recevoir L’Itinéraire, cet hiver, exactement 13 années après son baptême du feu.

Du Cabaret Mado jusqu’au Gésu

Que de chemin parcouru depuis par cette « jeune » adolescente. Après avoir gravi une à une les marches des cabarets, galas et festivités de la diversité, Barbada a reçu le 13 avril une consécration bien méritée : la scène du Gesù et ses 425 places assises. Son spectacle « solo », Colors, comporte la bagatelle de 35 numéros supportés par 12 danseurs dirigés par trois chorégraphes.

Nous sommes à cent lieues du travail, plus modeste, du prof de musique, du diplômé de l’UQAM qui enseigne au niveau primaire à la Commission scolaire des Patriotes, sur la Rive-Sud de Montréal.

Pour concilier ces deux carrières, la vie de Sébastien est réglée au quart de tour. « Je n’ai pas le choix, dit-il. Je dois tout noter sur mon cellulaire. Et surtout, j’ai appris à faire des siestes. J’en fais une quand je suis fatigué. Car mon spectacle dure jusqu’à minuit. »

Par-delà les préjugés

Dans son entourage, sa double vie affichée soulève à peine les préjugés. « C’est sûr qu’il y aura toujours des préjugés, reconnaît-il. Mais la plupart de mes collègues de travail [à l’école] sont au courant de mon travail de drag queen. J’ai fait plusieurs apparitions à la télé, dans les salles de spectacle, sur les médias sociaux, alors beaucoup de gens me connaissent. »

D’ailleurs, rares sont les parents qui s’inquiètent de sa proximité quotidienne avec les enfants. « Peu de parents ont des commentaires désobligeants envers moi, tels que : “ je ne veux pas que mon enfant devienne une tapette ou une drag queen ”. Si cela arrive, je demande à la personne concernée si elle a quelques minutes pour que je lui explique mon deuxième métier. Alors, je lui demande si elle a déjà vu une vidéo ou un spectacle de drag queen. Sinon, son opinion n’a aucune valeur. Très souvent les gens vont se faire un jugement sur l’apparence d’une personne sans vraiment connaître les valeurs de l’individu. »

Les enfants considèrent la chose avec leur innocence naturelle. « Ils trouvent ça plutôt drôle. La beauté de leur innocence les tient loin des préjugés. C’est en vieillissant que certains, à cause de mauvaises expériences, vont généraliser des situations. »

« Il » de jour et « elle » de nuit

Dans la vie quotidienne, Sébastien sait être « il » de jour et « elle » de nuit, comme dans le documentaire d’ARTV auquel il a participé.

« Sébastien sait se conduire comme il se doit, assure-t-il. Le jour, lorsque j’enseigne, je me conduis comme un enseignant. Lorsque je suis au conseil d’administration de la caisse populaire, je me conduis comme un dirigeant. Quand je suis représentant syndical pour les enseignants, je me conduis comme un syndicaliste. »

« Ce n’est pas tant ce que j’ai à faire qui va déterminer ce que je suis, résume-t-il. Sébastien est Sébastien. Il a ses traits de caractère et sa façon de se tenir, dépendamment de l’environnement où il se trouve. Je suis IL de jour et ELLE de nuit ! »

A-t-il pour autant une double personnalité ? « C’est un peu comme les gens qui vont jouer aux quilles, voir un spectacle, aller à la pêche. Pour moi, le spectacle est une forme d’exutoire. Je peux me défouler. J’ose dire des choses que je ne dirais pas ailleurs que sur une scène. »

Un sprint de trois minutes

Contrairement à ce que nous pouvons penser, l’énergie nécessaire pour performer sur scène n’est pas si exigeante.

« Ça n’en prend pas tant que cela. Sinon, il n’y aurait pas tant de grosses drag queens. (rires) Et il y en a beaucoup ! Oui… on dépense beaucoup d’énergie, mais cela ne dure que trois minutes environ, deux à trois fois dans une soirée. C’est un peu comme un athlète qui va faire un sprint pendant trois minutes et qui va se reposer après une demi-heure. »

Même chose pour l’alimentation. Il n’y a pas de régime particulier. « Pas vraiment. Certains consomment de l’alcool, mais dans mon cas je ne bois pas. Et cela apporte trop de calories. Le grand écart, je ne les jamais réellement réussi. La grande roue, c’est venu tout naturellement. En dansant, j’ai fait éclater trois ou quatre talons en 13 ans de spectacle. Je les fais réparer à chaque fois. Mais après un certain temps, je change de chaussures. »

La musique noire

Barbada s’inspire beaucoup de chanteuses noires. « C’est à cause de ma couleur barbadienne. J’adore Rihanna, Beyoncé, Whitney Houston, Tina Turner. Mais quelques fois, il y a des numéros qui m’inspirent et qui m’amènent complètement ailleurs. Ah, que c’est beau ça ! Je décide alors de l’essayer parce qu’avec le temps, j’ai acquis de l’expérience et de l’assurance. »

« Avec Adèle qui chante Hello, j’ai hésité longtemps. Je n’osais pas trop parce qu’une autre drag l’imitait parfaitement autant physiquement qu’oralement. Finalement je m’y suis risqué et à ma façon, j’ai très bien réussi. Le spectacle qui a eu le plus d’impact, c’est quand j’ai fait Stromae, un chanteur belge qui a fait Alors on danse et Papaoutai entre autres. J’ai essayé et j’ai gagné le numéro de l’année. Cela a été un succès fou. Je n’aime pas trop dire ça ; j’ai l’impression de me vanter, mais ça été une réelle réussite. »

Le succès permet-il de rencontrer l’homme idéal ? « Je ne crois pas qu’il y ait d’homme idéal. Je sais qu’il y a des personnalités auxquelles on s’attache plus que d’autres. Je crois aux personnes qui ont des valeurs qui les rendent meilleurs, telles l’altruisme, le fait d’avoir de l’écoute, d’avoir du respect. L’homme idéal n’existe pas, sauf naturellement, un beau grand blond aux yeux bleus, les athlètes olympiques, mais cela c’est physique. L’humain est un tout. Le tout est plus grand que la somme des parties. »

Et si un jour…

Barbada rêve d’ouvrir un jour son propre cabaret. « On ne sait pas, dans deux ans peut-être. Tant et aussi longtemps que Mado sera là, ça ne sera pas possible. Mais qui sait, un jour, je serai peut-être las de ce métier. Lorsque les gens seront moins intéressés par mes spectacles, que je serai obligé de demander aux gens de m’engager pour leurs mariages ou leurs spectacles, à ce moment- là je quitterai, je me rendrai compte que je n’aime plus faire de la drag. »

Lui restera alors son premier métier, son premier amour. Celui de professeur. « Ma véritable carrière, c’est l’enseignement. C’est ce que je vais pouvoir continuer à faire longtemps. La drag, ça reste éphémère. »

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