ROND-POINT

4 questions à Nadia Essadiqi (La Bronze)

Photo: Pierre Manning

Dans la foulée du mouvement de dénonciation #MoiAussi, propagé par le biais du milieu de la culture et des médias, l’auteure-compositrice La Bronze (Nadia Essadiqi) a réagi avec l’écriture d’un texte émouvant lors de son passage à l’émission On dira ce qu’on voudra à la première chaîne de Radio-Canada. Point de vue d’une jeune artiste engagée.

1 Est-ce que tu te considères féministe ?
Oui. Je pense que quelqu’un qui a la justice comme valeur n’a pas le choix d’être féministe. Tout ce que ce mot exprime, c’est la justice entre les hommes et les femmes. Moi je défends la justice sous toutes ses formes, entre les classes sociales, entre tous les humains. Alors féminisme c’est un mot qui cible tout ça, qui est associé à une dimension de la justice. Et donc me faire poser cette question, c’est comme si on me demandait comment tu te considères comme humaine ?

2 En quoi le féminisme de ta génération contraste avec la précédente ?
Je suis de la génération Y, 18-35 ans. Bien que le féminisme existait bien avant nous, on continue de tolérer plusieurs injustices. Prenons par exemple les femmes plus rondes qui vivaient et qui vivent encore un phénomène d’exclusion, notamment dans le monde de la mode. Il faut se rappeler également que la génération qui nous précède, toute féministe qu’elle se réclame, a contribué à maintenir plusieurs tabous, particulièrement en ce qui à trait aux agressions de toutes sortes que les femmes n’osaient finalement jamais dénoncer. Et ne serait-ce que par les récentes vagues de dénonciations, notre génération, il me semble, a fait un grand bond en avant. On ose beaucoup plus pour mettre au grand jour ce qui ne passe plus.

3Comme femme et personnalité publique, comment as-tu vécu les derniers événements ?
D’abord, je dois dire que j’ai retenu du féminisme de ma mère à ne jamais considérer ma place dans le monde autrement que comme un fait, sans égards aux attributs de genre. Je suis ce que je suis, une femme certes, mais ce n’est pas un enjeu qui doit interférer dans mon cheminement. Ce faisant, je n’ai jamais fait de gros efforts pour prendre ma place de ce point de vue, j’ai toujours cru que je l’avais et je me suis imposée en quelque sorte dans ce que je voulais faire, sans égards à la femme que je suis.

C’est une grande libération et un grand soulagement de voir la vérité exposée au grand jour. Ça a fait du bien en fait que la justice soit rétablie. Et l’impact positif de tout ça c’est que les gens sont plus conscients des conséquences que peut avoir chaque geste. Ça se sent dans le milieu de la culture comme ailleurs, je ressens une forme de respect plus omniprésente. (On sent ça dans ton texte d’ailleurs - un extrait ...)

« Je nous ai vues vouloir qu’une soirée Netflix and chill consiste vraiment en du Netflix et du chill.
Puis, je nous ai vues abdiquer.
Pour tellement de raisons.
Je nous ai vues faire taire notre vérité d’instinct pour que l’entrejambe soit content, pour avoir l’air déniaisée,
pour avoir l’air polie. »

Mais moi, je n’ai jamais vécu ça. J’ai écrit ce texte parce que je sais que ça existe et par solidarité. Mais j’ai eu la chance de n’avoir jamais vécu ça. J’ai été éduquée de façon très rigoureuse à ne rien faire sans mon consentement. Jamais ! Sauf que je vois que c’est quelque chose de très présent chez plein de femmes et je me suis dit: Heille ! Parlons-en. Puis si on n’est pas à l’aise dans une situation, ben ça suffit, on devrait pouvoir dire non, et ça finit là !

4Autour du mouvement social #MeToo et d’autres, quels en seraient les inconvénients ? Ne crains-tu pas une radicalisation, un antagonisme inutile des positions ?
Bien moi, je ne vois pas de problème avec le mouvement. Au contraire, si l’on voit quelque chose de pas cool, puis qu’on a envie d’en parler, ben tant mieux. Moi je vois cela comme positif, et j’invite tout le monde qui aurait quelque chose à dénoncer, à ne pas se réfréner, à le faire. Il faut se libérer de la peur de ce qu’on fera de ces dénonciations, de l’impact que ça va avoir. Tsé les femmes s’expriment sur ce qu’elles ont vécu et il ne faut pas avoir peur de l’impact que ça va avoir sur la société, sur la politique ou la polarisation des opinions. Peu importe ce qui arrivera, c’est une bonne chose que les femmes parlent et c’est parfaitement inutile d’avoir peur de l’impact. Il faut empêcher les gens de se taire, et l’interprétation que les gens feront de ces dénonciations ne doit pas nous faire craindre de parler librement. Il faut se libérer de la peur. 

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