COMPTES À RENDRE

La tristesse du pourriel

Photo : Feelart (123RF)


Ianik Marcil
Économiste indépendant

Nous recevons tous de temps à autre ces détestables pourriels qui promettent sexe ou fortune. Lorsque je parcours ma boîte de ces indésirables rédigés dans un français approximatif, je suis toujours fasciné : s’il y en a une telle quantité envoyée tous les jours, c’est que ça doit bien fonctionner de temps à autre. Des gens doivent cliquer sur les liens, convaincus qu’ils hériteront d’une fortune colossale d’un Africain récemment décédé ou qu’une dame au physique de super modèle s’intéresse véritablement à eux.

Les chiffres sont astronomiques : il y a quelques années, une étude de Microsoft estimait qu’il y avait 200 milliards de pourriels envoyés par jour dans le monde, constituant 90 % de la totalité des courriels. Au cours d’une année, 11 % des personnes interrogées dans un sondage auraient cliqué au moins une fois sur les liens qu’ils contenaient. Une fois dans l’année sur les centaines ou les milliers de pourriels qu’on reçoit, cela peut paraître minuscule. Mais sur les milliers de milliards de pourriels envoyés, c’est énorme.

On pointe souvent la naïveté ou de la méconnaissance des gens qui le font, à juste titre. Mais on s’interroge peu sur leurs motivations. Pourquoi est-on à ce point naïf pour croire qu’un prince nigérian ferait de nous son héritier ? Ou qu’une magnifique femme en Biélorussie souhaiterait s’offrir à nous ?

Je n’ai évidemment pas la réponse. Mais une hypothèse pourrait être qu’un grand nombre de personnes qui le font sont dans un niveau plus ou moins grand de détresse. Détresse financière, affective ou sexuelle. Lorsqu’on n’arrive pas à boucler les fins de mois, il peut être tentant, aussi désespéré que cela peut sembler vu de l’extérieur, de se laisser accrocher par une offre alléchante.

Isolement social

Au-delà de la pauvreté, matérielle ou affective, j’ai l’impression que l’isolement social constitue un vecteur important, expliquant ces comportements face aux pourriels. Nous vivons de plus en plus séparés les uns des autres, et de plus en plus seuls. Les données du dernier recensement sont éloquentes à cet égard. Au Canada, plus du cinquième des ménages, 28,2 %, ne comptent qu’une personne. Cela signifie que 13,9 % des Canadiens de 15 ans et plus vivent seuls. Il s’agit là d’un énorme changement en peu de temps, puisqu’il y a une cinquantaine d’année, c’était moins de 2 % des Canadiens qui vivaient seuls, l’exception, donc. Le Québec est la province où l’on retrouve le plus de ménages d’une seule personne, le tiers d’entre eux.

La solitude et l’isolement social sont des phénomènes propres aux sociétés riches et industrialisées. Au point que le gouvernement du Royaume-Uni a créé récemment un ministère de la Solitude. Tracey Crouch, déjà ministre, sera donc la première Minister for Loneliness, et tentera de trouver des solutions pour venir en aide aux neuf millions de personnes qui affirment se sentir seules et isolées dans le pays. Bien pire, 200 000 personnes âgées n’auraient parlé à personne pendant au moins un mois.

Séquelles

La solitude et l’isolement social ne sont donc pas des phénomènes marginaux dans nos sociétés. Ils génèrent également beaucoup de souffrances psychologiques mais aussi des problèmes de santé physique. Lorsqu’on se débat dans les affres de la solitude, nous risquons de baisser la garde et d’être tentés par des promesses irrationnelles qui pourraient nous en sortir.

C’est à ces personnes seules que je pense lorsque je vois les promesses irréalistes et farfelues contenues dans les pourriels que je reçois. Au fond, j’éprouve beaucoup de tendresse à les lire. Beaucoup de tristesse aussi, car j’imagine ces milliers de femmes et d’hommes s’accrochant à cet improbable espoir d’apaisement de leur souffrance.

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