ENTREVUE

La police de Fady Dagher

Photo : Mario Alberto Reyes Zamora

Par Alexandra Guellil

Son bureau porte le sceau des traditions orientales. Au coin droit des divans, des verres à thé marocains sont disposés aux côtés des traditionnelles tasses à café. Les murs, eux, sont ornés de mémos et réflexions réservés à son équipe de travail. Par ce décor atypique, Fady Dagher prouve qu’un changement organisationnel commence par un changement de raisonnement. Directeur du Service de police de Longueuil, M.Dagher a cumulé vingt-cinq années de travail pour le SPVM. Décomplexé et franc, le Québécois d’origines libanaise et ivoirienne nous confie sa vision du métier de policier.

L’actualité amène à se questionner sur ladite « culture policière » et l’aspect déontologique de la profession. À quoi cela vous fait penser lorsqu’on vous en parle ?

Il y a d’abord l’image du combattant qui me vient en tête, du type Law and Order. Une vision en noir et blanc au lieu qu’elle soit grise, c’est-à-dire nuancée. Il fut un temps où la « culture policière » était un terme très technique, lié aux interventions policières. De plus en plus, malgré une certaine résistance, on se dirige vers une police à « zone grise » où tout est un peu plus complexe qu’avant. Une des clés de compréhension concerne la formation des policiers. Je crois qu’il y a beaucoup de choses à revoir sur le recrutement des futurs policiers et policières au cégep et à l’École nationale de police. Il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe durant la formation et pendant l’année d’intégration. Il y a un ensemble d’étapes qu’il faut absolument réévaluer. Une autre clé de compréhension concerne la culture de masse de l’organisation. Lorsque le policier sort de l’école, il doit se mouler à cette culture de groupe. C’est d’ailleurs à ce moment-là que la camaraderie et la confrérie deviennent extrêmement importantes.

 

Comment cette importance se développe-t-elle ?

Lorsque vous vivez des événements particuliers lors de votre shift de travail, il y a une notion de survie qui devient extrêmement importante. Ce sentiment de camaraderie nait entre partenaires et cela fait en sorte qu’ils deviennent soudés, comme des frères et des sœurs. C’est donc ces événements vécus pendant le travail qui font en sorte que notre vie dépend du partenaire, de la confrérie ou du groupe.

Selon la vision populaire, le policier peut être perçu comme un justicier. On présente souvent un nouvel uniforme, avec une musique digne d’un film d’action.  Que pensez-vous de cette association ?

Je dois dire que je ne m’y retrouve pas quand je constate que ce métier rime souvent juste avec l’action, attraper les voleurs ou les meurtriers. Je serais curieux de lire les statistiques de 2017 concernant les vols qualifiés à main armée dans une banque versus ceux relatifs aux personnes en détresse psychologique, qui ont besoin d’aide, qui vivent de la violence conjugale ou qui sont victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles. Les données concernant la maltraitance des aînés sont très préoccupantes. Tout cela englobe facilement 40 % de notre travail. Si un policier est engagé sur la musique du combattant en se prenant pour le justicier du crime, il se retrouvera sans doute dans la partie répressive de ce travail qui sera toujours nécessaire et présente, mais, il faudra de plus en plus qu’il intègre toute la partie psychosociale. Nous sommes les premiers répondants. Nous devons être capables d’intervenir dans toutes les situations complexes de détresse humaine.

Votre vision est la preuve qu’un changement de culture a débuté…

C’est un changement de culture majeur. Honnêtement, je n’arrive pas à cerner un autre maillon faible, si ce n’est cette vision-ci du métier. Je ne suis pas dans la mentalité de l’accusateur, je suis dans les faits et je ne peux plus me permettre de voir des policiers qui interviennent à la manière Law and Order. Ça nous prend beaucoup plus de jugement, de réflexion et de collaboration avec les partenaires parce qu’il faut rappeler que même si nous sommes policiers, nous ne pouvons pas tout faire.

Ne pensez-vous pas que les interventions policières sont trop  fondées sur la gestion de risque en faveur des policiers au détriment d’une personne en crise ?

La notion de « la sécurité du policier avant » est importante et doit le rester. Je dois protéger mon policier en premier, avant qui que ce soit. Une fois qu’il est protégé, il pourra vous sauver la vie. On entre dans une zone de grande vulnérabilité lorsque le policier n’est plus protégé. Un policier sur le terrain n’a que quelques secondes pour intervenir tandis que les juges et les comités ont des années pour juger une personne.

Dans certains cas, il s’agit d’une fraction seconde si on se souvient de l’histoire d’Alain Magloire.

Oui, mais bien avant lui, il y a eu le cas de Mario Hamel en 2011. À cette époque, j’étais d’ailleurs un des responsables de la santé mentale au SPVM. C’est cet épisode qui a mené à la création de l’équipe de soutien aux urgences psychosociales (ESUP) et de l’unité RIC (réponse en intervention de crise). Pour nous, c’était important de développer ces habiletés auprès des policiers. Ce qu’on ne dit que très rarement dans les médias qui ne sont pas là au quotidien, c’est que les policiers RIC ont évité des coups de feu et sauvé plusieurs vies.

Si on doit se rendre à une imposition pour recenser le profilage lors des interventions policières, alors faisons-le. Toutefois, j’aimerais l’éviter pour limiter la stigmatisation.
Photo : Mario Alberto Reyes Zamora

Est-ce que cela signifie que plus de policiers seront formés à intervenir dans ces situations ?

Ça prend une volonté gouvernementale. Il faut que les directeurs de police et que le ministère de la Sécurité publique en fasse une priorité. Je crois qu’il y a encore du travail à faire pour changer de culture. Lorsque j’étais responsable d’un poste de quartier à Saint-Michel, cela m’a pris entre cinq à sept ans pour observer des changements. On dirait qu’il y a une mentalité du policier-combattant qui ne peut pas totalement disparaître, comme s’il fallait la garder coûte que coûte. D’un autre côté, je ne peux pas en vouloir aux policiers qui n’ont jamais été formés à intervenir dans ce genre de situation. Quand je faisais les formations avec RIC, plusieurs policiers m’ont témoigné leur appréciation. Ils m’ont aussi dit combien cela leur a permis de mieux intervenir sur le terrain auprès des personnes vulnérables. Je considère donc que les dirigeants des services de police devraient former plus de policiers dans ces types d’interventions.


Vous avez longtemps travaillé sur la question du profilage social et racial. Certains services de police ont été invités à réviser l’ensemble de leurs pratiques en la matière. L’institution policière est-elle prête à y réfléchir et à agir concrètement ?

Elle a reconnu qu’il y avait du profilage social et racial et c’est déjà un premier pas. Il y a une certaine naïveté sur l’impact du profilage sur les citoyens et on dirait que la prise de conscience profonde n’est pas encore là. Si une amélioration est à souligner, on dirait que cela nous prendra une imposition pour avancer. Comme en Ontario où chaque intervention policière est répertoriée en fonction de l’origine de la personne concernée. Personnellement, j’ai un peu de difficultés avec cette façon de se renseigner sur les origines des citoyens. Dans mon cas, je suis Canadien et cette question m’obligerait à répondre de mes origines en me ramenant à chaque fois à l’endroit d’où je viens, comme si je n’avais jamais été admis ou accepté, comme si j’étais un Canadien de deuxième ou troisième zone. Je crois qu’il faut trouver une autre manière de recenser le profilage. Aussi, cela devrait passer par une firme de recherches ou des universitaires  plutôt que par l’interne. À cela, il faudrait ajouter un travail de prévention et de formation sur le profilage.

Encore aujourd’hui, dans un poste de quartier, il peut arriver que l’on pose la question des origines et croyances religieuses aux plaignants, notamment lors d’un cas de crime haineux.

Dans certains rapports de police, on écrit encore le mot « race ». Or, nous faisons tous partie d’une seule race, la race humaine. Il n’y a pas de « race » noire ou arabe, il y a des communautés culturelles ou des couleurs de peau. Il y a des gestes symboliques que nous devons poser en tant que service de police. Il faut avoir le courage de remettre en question l’utilisation de ce mot dans les rapports. C’est une bataille à mener et si j’arrive à la gagner, cela frappera l’imaginaire collectif !

Peut-il arriver que la notion de communautés soit un élément primordial à recenser ?

Oui, dans des cas de crimes d’honneur, c’est-à-dire des crimes perpétrés en réaction à un comportement perçu comme ayant apporté le déshonneur à une famille ou à une communauté. Demander les origines ou la religion d’une personne dans ces cas précis permet parfois de trouver « un sens » à ces crimes. Par contre, lorsqu’un policier pose de telles questions à une personne qui a grillé un feu rouge, on risque de stigmatiser une communauté.


Certaines vidéos ont fait le buzz. On y voyait des parents afro-américains expliquant à leurs enfants comment réagir avec la police pour éviter de se faire tuer. S’il est vrai que ce sont des contextes différents, pensez-vous que nous arriverons à de tels rapports ici ?

Pourquoi parlez-vous au futur ? Je suis convaincu que des parents des minorités culturelles éduquent déjà leurs enfants à réagir s’ils se font arrêter par la police. C’est une pensée triste et alarmante. Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable, je suis convaincu que c’est ce qui se passe dans les maisons. Vous savez, j’ai déjà été victime de profilage. Aujourd’hui, lorsque je passe la douane par exemple, je fais tout pour fitter dans le décor. Alors, imaginez la réalité d’un jeune montréalais issu des communautés  ! Je crois que cette réalité nous démontre le cratère qu’il y a parfois entre la société et certaines communautés. Attention, lorsqu’on parle de profilage, on l’associe trop rapidement aux services de police, mais je vois plus large : louer un appartement, chercher un emploi... Toutes ces situations qui font que des personnes s’ajustent pour entrer dans le moule.


Malgré toutes ces failles, vous aimez ce métier. La dernière question est donc introspective : quelle police voulez-vous ?

Une police beaucoup plus intégrée à sa communauté. Une police qui comprend le quotidien des citoyens qu’elle sert, qui prend le temps de descendre de son véhicule, qui va dans les parcs, dans les écoles s’assoir avec les jeunes. En vingt-cinq ans de carrière, je n’ai jamais vu un policier intéressé à sa communauté qui n’a pas fait preuve de bonté. J’ai accepté ce nouveau mandat parce que je souhaite apporter ce changement. En dessous de l’uniforme, il y a un humain avec un cœur et il faut mettre cette approche en valeur. C’est ce qui fera toute la différence.

Cet article intégral vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

Vous en voulez plus? Procurez-vous une copie auprès de votre camelot ou participez à l'aide à la rédaction en offrant un don