OPINION

La faillite de l’école publique

Photo : Brent Hofacker (123RF)

Mathieu Thériault
Camelot de l'Épée/Outremont

 

Il y a fort longtemps, moi et sa mère on s’était mis d’accord. Jamais notre fille n’irait à l’école privée. Par principe, on voulait soutenir l’école publique, qui devrait être la norme pour tous les étudiants du Québec. En secondaire 3, nous avons finalement constaté que l’école était en train de perdre notre enfant – pourtant motivée et sans histoire – ou que celle-ci était sur le bord de se perdre dans la sienne. Parce que les grands-parents maternels pouvaient nous aider, nous avons fini par faire un choix individualiste qui est en train de tuer le droit à l’éducation pour tous : l’école privée.

Jusqu’à la fin du primaire, nous avions une connaissance théorique du phénomène. L’école privée sélectionne ses étudiants, choisit ses candidats parmi « l’élite », se permet de rejeter tous ceux qui pourraient poser le moindre problème et arrive donc ainsi à gagner des coupes Stanley à chaque année. À l’inverse, l’école publique de quartier a le mandat d’accepter tous les enfants de son territoire, doit composer avec tous les problèmes personnels et sociaux de sa clientèle et voit chaque année ses meilleurs éléments quitter pour des établissements plus prestigieux. Les profs et les professionnels partent en série par épuisement ou pour des milieux qu’ils estiment plus stimulants. Ajouter à cela des années d’austérité et de coupes budgétaires et la recette de l’échec est toute tracée.

L’impact de l’austérité

Contrairement à ce que prétend le gouvernement, les mesures d’austérité ont un impact sur la population. Prenons un exemple concret. Lors du cours de biologie en secondaire 3, les étudiants sont censés disséquer un œil de bœuf. C’est au programme de toutes les écoles. C’était comme ça pour moi il y a 25 ans et c’était comme ça pour ma mère il y a 50 ans. Cet exercice a une valeur pédagogique qui n’est plus à discuter, on s’en souvient toute sa vie. Or il se trouve que dans la classe de ma fille, il n’y avait plus de budget pour acheter des yeux de bœuf. Les élèves ont donc juste fait autre chose. En fait pas grand-chose. Genre : essayer de comprendre en deux cours à l’étape 4 ce qu’ils auraient dû voir en deux mois à l’étape 2. Le tout bien sûr avec un prof surmené qui n’a pas fini l’année.

Les enfants des membres du gouvernement devraient avoir l’obligation d’envoyer leurs enfants à l’école publique de leur quartier. Histoire de comprendre ce que vit la population. Si on se fie à la composition de classe (sociale cette fois) de l’Assemblée nationale, il est fort à parier que cette école sera située dans un quartier favorisé. Ou qu’ils opteront pour un programme particulier (sports-études, programmes internationaux, concentration musique) qui singe l’école privée et applique la même logique élitiste. 

Le système d’éducation à deux vitesses est une catastrophe nationale. Or personne n’en parle parce que tous ceux qui ont une voix dans le débat politique et public envoient leurs enfants à l’école privée. Même l’Ontario, qui n’est quand même pas un bastion communiste, ne finance pas l’école privée. Ici le gouvernement verse au privé 60 % de la subvention qu’il donne au public. Complètement déconnecté de ce que vit la population, le gouvernement prétend que l’éducation est sa priorité et que la population réclame des baisses d’impôts. Pourtant, des milliers de familles déboursent plus de 5000 $ à chaque année parce qu’ils considèrent prioritaire l’éducation de leur enfant.

Détournement de fonds

Avec la santé, l’éducation est au cœur des valeurs chères aux Québécois. Il n’est pas nécessaire de détenir un post-doctorat en comptabilité pour comprendre que l’argent détourné vers l’école privée est justement celui qui manque au secteur public. Les profs démissionnent en série, font des dépressions, passent leur temps à faire de la discipline au lieu d’enseigner. Les professionnels spécialisés ne peuvent plus être payés. C’est un scandale national qui n’émeut personne.

Avec la Révolution tranquille, le Québec a sorti les soutanes, les cathos et les religieuses des écoles. On s’est donné un projet éducatif progressiste et moderne, un bon début de projet de société. Aujourd’hui, les baisses d’impôts ne sont pas un projet de société.

En finançant l’école privée et en délaissant l’école publique, on met les parents devant un choix cornélien: soit vous sortez la palette ou soit vous produisez un quasi-analphabète.

La fin de la subvention étatique aux écoles privées et l’établissement d’un seul et même régime d’éducation pour tout le Québec tirerait tout le monde vers le haut. Quitte à ce que certains paient un peu plus d’impôts.

Il est reconnu depuis longtemps que l’éducation est le seul ascenseur entre les classes sociales. En tolérant de facto que l’ascenseur n’existe plus, le Québec tout entier admet sans l’avouer que l’inégalité entre les riches et les pauvres est en voie de devenir un projet acceptable de société.

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