ÉDITORIAL

Partir sans laisser de traces

Photo : Mario Alberto Reyes Zamora, ZRAM

Par Josée Panet-Raymond

Rédactrice en chef

Il y a une dizaine d’années, une histoire qui s’est produite dans mon entourage m’a marquée. Une connaissance a demandé à un de mes proches qui faisait de la rénovation de venir arracher les planchers de bois d’une maison, celle dont elle venait d’hériter de son père, qu’elle n’avait pas revu depuis plus de 20 ans. On avait découvert sa dépouille sur le plancher de sa demeure plusieurs semaines après son décès. Mourir seul. Quel triste sort !

Autre anecdote, ma belle-mère, décédée en 2013, était hébergée dans une résidence pour personnes atteintes d’Alzheimer. J’allais lui tenir compagnie régulièrement, même si je savais qu’elle ne se rappelait pas de mes visites, et, avec le temps qui passait, ne se rappelait pas de moi. Mais j’étais consciente qu’elle était toujours heureuse de l’attention que je lui donnais pendant la petite heure où je la voyais chaque semaine. Lors de mes visites, j’ai constaté avec tristesse que sur la vingtaine de résidents, la moitié ne recevait peu ou pas de visites du tout. Des pères, des mères, des frères, des sœurs, des oncles et des tantes qu’on a laissés tomber.

Peu importe que ces aînés soient « malcommodes », qu’on  « travaille et qu’on n’a pas de temps », a-t-on raison de les abandonner ?

Alors si c’est comme ça qu’on traite nos vieux, qu’en est-il des itinérants, des prostituées, des marginaux ?

Photo : Mario Alberto Reyes Zamora, ZRAM

Je vous avais parlé d’Élisabèthe, une de nos camelots retrouvée morte dans son petit appartement à côté de L’Itinéraire (édition du 15 juin 2017). À part nous, Élisabèthe n’avait plus personne dans sa vie. Elle avait pris soin de faire ses propres arrangements funéraires, soit l’incinération et aucun service.

Il y a quelques semaines, nous avons eu l’occasion d’honorer sa mémoire, grâce à l’initiative de l’Abbé Claude Paradis, de Notre-Dame de la rue. Ce prêtre hors du commun, qui a lui-même connu la toxicomanie et la rue, offre depuis quatre ans des obsèques dignes aux itinérants, prostituées et autres personnes décédées non réclamées. 

Fin septembre, il a invité les gens à se rassembler pour une célébration commémorative à la suite de la mise en terre des cendres de 101 défunts dont personne n’est venu réclamer les restes. Au cours du service, l’Abbé Claude a souligné le passage sur terre d’Élisabèthe, un moment très touchant. Ce qui l’était également était de constater que plus d’une centaine de personnes s’étaient déplacées pour assister à la célébration. 

Parmi eux, des ex-itinérants empathiques, et surtout plusieurs personnes d’un certain âge qui comprennent qu’il reste moins d’années devant que derrière. Qui comprennent que ça doit être terrible de mourir seul. Que chaque personne mérite que l’on souligne son passage sur Terre.

Je donne ça à réfléchir. À moins de vivre en hermite sur une île, nous faisons partie d’une grande communauté, d’une grande famille humaine. N’est-il pas mieux de reconnaître – de leur vivant - l’existence des personnes esseulées et, mieux encore, de contribuer à soulager leur solitude ?
Parce que la perspective de mourir seul et de ne laisser aucune trace est trop triste.

Cet article intégral vous est offert gracieusement L’Itinéraire.

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