ÉDITORIAL

Elle s’appelait Élisabèthe

Élisabèthe, Photo : Magalie Paquet

Par Josée Panet-Raymond

Rédactrice en chef

 

Dès la première fois que je l’ai vue, elle m’a fait une forte impression. Elle marchait à l’aide d’une canne rue Sainte-Catherine en direction de L’Itinéraire, d’un pas lent et prudent, d’une dignité remarquable. Son élégance était tout aussi impressionnante. Vêtue avec goût, une jupe droite, des escarpins aux pieds et un fichu noué sous le menton à la mode des années 50, cette dame, du haut de ses 6 pieds, ne passait pas inaperçue. Pendant des semaines, je la voyais passer et parfois s’arrêter pour parler avec des gens de L’Itinéraire. Puis, un jour elle est entrée et j’ai fait la connaissance d’Élisabèthe. 

J’ai eu la chance de la côtoyer pendant quelques mois, au cours desquels j’ai appris à la connaître un petit peu plus à travers chaque bribe de conversation lorsque je la croisais au café le matin en arrivant. L’accueil était toujours chaleureux, le sourire toujours engageant, toujours de la bonté dans les yeux. J’ai aussi découvert chez cette grande dame marquée au fer rouge par la vie une résilience et une dignité hors du commun. 

Le 24 mai, elle a été retrouvée morte dans son petit appartement à côté de L’Itinéraire. 

Vous dire la peine que ça nous a fait. Nous avons tous été sous le choc d’apprendre cette triste nouvelle. Ça ne faisait pas très longtemps qu’Élisabèthe était revenue à L’Itinéraire. Pas mal tout le monde la connaissait ici. On l’appréciait, on aimait sa compagnie. Beaucoup se souviennent d’elle du temps qu’elle s’appelait Jocelyn, un grand gaillard qui avait connu une vie remplie des pires traitements, de rejets, d’embûches. Je n’ai jamais vu un seul camelot lui manquer de respect ou faire des blagues à son sujet même parmi les plus machos. Les préjugés, la méfiance de quelqu’un qui est différent ? « Pas dans la maison », le soulignait avec justesse une de mes collègues.

Enfin chez elle

Élisabèthe avait enfin trouvé sa place, sa famille à L’Itinéraire, elle qui avait été larguée par la sienne, qui ne tolérait pas sa différence. On voyait bien qu’elle était heureuse d’être parmi nous. Elle faisait même du bénévolat dans la cuisine. On a appris qu’elle était toute contente que, bientôt, elle allait enfin subir l’opération qui réparerait l’injustice d’être née dans le mauvais corps. Mais on voyait aussi qu’elle souffrait physiquement ; sa démarche trahissait la douleur qui la tenaillait. Quelques jours après son décès, ses maigres possessions ont été cavalièrement jetées au trottoir. Les quelques plantes qui mettaient de la vie dans son chez soi ont été enlignées sur la rue, libres d’être cueillies par le premier passant. Tout ça sentait l’abandon, la tristesse, la solitude.

Une cérémonie pour les oubliés

J’ai voulu savoir ce qu’il adviendrait de la dépouille d’Élisabèthe, me doutant bien que sa famille ne viendrait pas réclamer son corps. Un appel à la morgue m’a aiguillée vers la maison funéraire Aeterna, qui, depuis de nombreuses années, s’occupe des itinérants et personnes décédées dont personne ne veut. Cette maison funéraire, qui a longtemps eu pignon sur rue au centre-ville de Montréal, s’est affiliée avec la Maison du Père pour offrir des obsèques décentes aux gens de la rue. L’entreprise collabore de près avec la police et la morgue pour retrouver les proches des personnes décédées. La consultante Claudine Simard m’a informée qu’Élisabèthe était venue les voir il y a plusieurs années pour faire ses propres arrangements funéraires, soit de se faire incinérer et de ne pas contacter sa famille. En septembre prochain, m’a dit la dame, il y aura une cérémonie spéciale et la mise en terre collective des morts non réclamés, dont Élisabèthe. On nous contactera lorsque la date sera fixée. 

Entre temps, nous tous à L’Itinéraire souhaitions rendre hommage à Élisabèthe, souligner son passage sur Terre et honorer sa mémoire. Enfin, je souligne qu’Élisabèthe, du temps qu’elle était Jocelyn, a écrit un témoignage qui se trouve dans le recueil Sentinelles : 25 ans d’écriture à L’Itinéraire. En page 93, on découvre le texte intitulé Un sac de bonbons mélangés qui s’amorce ainsi : « La vie nous amène là où elle veut. Dans mon cas, elle m’a amené là où je ne voulais pas ». S’ensuit le récit dur et sombre de ce qui a été le calvaire d’un enfant, d’un adolescent, d’un homme abusé et désabusé. 

Dans les derniers mois de sa vie, Élisabèthe a repris les rênes de sa vie et regardait droit devant. Je souhaite Élisabèthe que maintenant, tu marches dans la lumière.

 

Cet article intégral vous est offert gracieusement par L’Itinéraire.

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