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Sommes-nous obligés d'être heureux ?

Dès les premiers plans du film, c’est dans la maison de David Bernard, l’un des conférenciers les plus populaires au Québec que Marie-Claude Élie-Morin nous emmène. « Au départ, je l’ai contactéparce que je souhaitais comprendre sa notoriété. C’est lui-même quim’a confié que malgré l’image positive et épanouie qu’il renvoyait,dans l’intimité il était en processus de séparation. Il a eu la franchisede l’aborder dans le documentaire et d’expliquer cette contradictionentre le bonheur exposé et la réalité », explique-t-elle. Pour la journaliste, les réseaux sociaux offrent sans cesse des occasions de se comparer aux autres si bien que l’impression d’une vie parfaite est souvent celle qui prédomine. « Généralement, sur ces réseaux, on estamis avec des personnes qui ont le même background que nous, qu’ils’agisse de nos amis du secondaire ou de notre réseau professionnel. Ce qu’on y voit est souvent très positif, beau et bon. Ce qui peut laisser croire que le monde est bien plus heureux que soi parfois. »

Quand elle s’est intéressée à ce sujet, Marie-Claude Élie-Morin traversait des moments difficiles : au chevet de son père mourant qui était coach de vie en entreprise, elle s’interrogeait sur la philosophie qu’il avait. « C’était vraiment quelqu’un qui croyait au pouvoir dela pensée positive », confie-t-elle. En grandissant dans cet environnement, elle a néanmoins nourri un certain scepticisme.

À 35 ans, elle a été confrontée à des difficultés qui lui ont valu une remise en question sur l’ensemble de ses valeurs et croyances. « Quand il est devenu très malade, je l’ai vu dépérir. Dans le mêmemoment, je tentais d’avoir un enfant, mais cela ne fonctionnait paset j’étais en rupture amoureuse. J’ai reçu une méga claque quantà tout ce que je pensais sur le bonheur et à tout ce qu’il fallait fairepour l’atteindre ! » Ces événements étaient, pour elle, totalement en contradiction avec ces idées qui circulent dans l’espace public voulant que le bonheur soit avant tout un choix qui n’appartient qu’aux individus. Un discours qui a comme résultat de culpabiliser ceux qui n’y parviennent pas en raison d’épreuves qu’ils ne peuvent

prévoir. « Avec cette vision, on évacue totalement le fait qu’il peut y avoir des facteurs extérieurs. C’est comme lorsque l’on cherche à comprendre l’itinérance ou les problèmes de santé mentale, ce n’est tellement pas juste une question de choix ou de responsabilité personnelle. J’avais beaucoup de colère envers ceux qui entretiennent ce discours ambiant », ajoute-t-elle.

Mon père avait tout fait comme il fallait : il faisait du yoga, tenait un journal de gratitude, avait une attitude positive en tout temps, et malgré tout, il est mort d’un cancer et a beaucoup souffert…Ça a été très difficile à voir.

Combien ça coûte d’être heureux ?

Mme Élie-Morin souhaitait avant tout dénoncer cette philosophie du bonheur à tout prix. Elle a ainsi remarqué à quel point cette thématique pouvait être populaire jusqu’à être monnayable et très lucrative. « Ce qui me fascinait, c’est le fait que ça marchait autant. Jevoulais en comprendre les raisons même si je n’y croyais pas, beaucoupde personnes y croient. »

Entre 1991 et 1996, les ventes d’ouvrages de self-help ont bondi de 96 % et la tendance se maintient encore aujourd’hui, avec des ventes mondiales de 11 milliards de dollars dans la catégorie des livres de “croissance personnelle” en 2014.

Le bonheur est-il vraiment un choix individuel ?

Avec son documentaire La dictature du bonheur adapté de l’essai éponyme, Marie-Claude Élie-Morin, journaliste indépendante, brise de nombreux tabous. Celle qui est aussi recherchiste et scénariste propose de décortiquer l’industrie des coachs de vie, de développement personnel et du self-help.

Par Alexandra Guellil

David Bernard est un coach de vie populaire au Québec. Il se séparait de sa conjointe alors que sur les réseaux sociaux, il véhiculait toujours une image positive. Photo : Michel Valiquette

Après des rencontres et entrevues avec plusieurs coachs de vie et influenceurs, ces individus qui grâce à leur statut, leur position ou leur exposition médiatique parviennent à influencer les comportements de consommation, la réalisatrice est parvenue à comprendre que certains d’entre eux ne pouvaient pas forcément réaliser que ce discours pouvait être culpabilisant. « Certains s’entêtent à nousdire qu’ils ne sont pas des gourous, mais d’un autre côté, ils en ont tousles critères : la forte personnalité, les techniques de manipulation pourconvaincre des personnes vulnérables. Il faut quand même se rendrecompte de tout l’argent qui peut être dépensé par certains individuspour trouver ce bonheur! »

Obligés d’être heureux en ligne ?

Photos d’un souper partagé entre amis, en famille ou en couple, pensées inspirantes ou cartes postales des dernières vacances au soleil, etc. Facebook, Twitter, Instagram ou Snapchat sont des réseaux qui regorgent de messages positifs.

Ces messages sont si omniprésents qu’au lieu de motiver ou d’inspirer tout un réseau, il arrive parfois qu’ils provoquent l’effet inverse allant jusqu’à faire ressentir aux utilisateurs une obligation de se montrer toujours à son meilleur.

Dans une étude menée auprès de jeunes adultes et publiée en 2012 dans la revue scientifique britannique Cyberpsychology,Behavior and Social Networking, Hui-Tzu Grace Chou et Nicholas Edge ont conclu que Facebook favorisait une évaluation négative de son bonheur. Plus les étudiants interrogés passaient du temps sur le réseau social, plus ils avaient tendance à croire que les autres étaient plus heureux qu’eux.

Une tendance qui se généralisait pour ceux qui s’y étaient inscrits depuis longtemps et qui avaient beaucoup d’amis qu’ils ne connaissaient pas dans la vie réelle. « Les photos soigneusement choisies depersonnes souriantes et heureuses transmettent un message trompeur.Les regarder donne l’impression que les autres sont toujours heureuxet qu’ils ont toujours une bonne vie », peut-on lire dans le document.

Question d’algorithme

Consultante en stratégie de communication numérique, Nellie Brière refuse d’imputer la responsabilité entièrement aux réseaux sociaux. « Dans tous les médias, on a tendance à montrer les histoiresqui sont de l’ordre du rêve ou de l’inspiration. La seule particularitédes réseaux sociaux, c’est qu’il n’y a pas de privilège associé au fait depouvoir s’exprimer ou se montrer sur la place publique. Ce sont les algorithmesqui vont favoriser les différents comptes », explique-t-elle.

L’algorithme, c’est en quelque sorte la formule magique des réseaux sociaux. Il permet de trier les informations grâce à de nombreux paramètres définis par les utilisateurs. « Si les comptesqui publient du bonheur sont davantage favorisés pour certainespersonnes, parce que ce n’est pas le cas de tout le monde, c’estnécessairement parce qu’il y a un intérêt. » En d’autres termes, si une personne a l’impression que son fil d’actualité privilégie une certaine tendance plutôt qu’une autre, c’est parce que cela « larenvoie à son propre comportement en ligne : les sites qu’elle a étévisités, les publications avec lesquelles elle a interagi, son champ demots clés définis, les pages aimées et même sa géolocalisation si elleest activée sur son cellulaire ».

Toutes ces actions en ligne ont donc un impact sur l’algorithme qui s’occupe de recenser les différentes informations qui seront montrées aux utilisateurs. Nellie Brière ajoute aussi que la recherche du bonheur est loin d’être nouvelle en soi. « Oui effectivement, publiquement c’est unthème qui marche beaucoup, mais ce n’est pas le seul. Sur les réseauxsociaux, on peut aussi avoir du support quand on traverse une mauvaisepériode. Oui, il y a des aspects oppressifs, comme le fait de toujoursmontrer une image mainstream de soi, mais il y a aussi tous les autresoutils qui permettent d’aider, de se mobiliser et de se soutenir. »

À lire sur l’algorithme : « Changer le monde un algorithme à la fois »

Nellie Brière, consultante en stratégie de communication numérique. Photo : Alexandra Guellil

Être plus intransigeant

Intéressée par le rapport que les adolescents ont avec le format numérique, elle a observé que certains d’entre eux traversent souvent une période où l’acceptation des autres est au centre de leur construction identitaire. « Les likes remplacent les gangs etles amis du réel. Ce qui est plus problématique c’est que les parentsou les personnes qui sont responsables de ces jeunes-là ne sont pasoutillés pour accompagner leurs adolescents dans leur utilisation dunumérique », dit-elle en parlant notamment du réseau Snapchat qui ressemble à « une grande cour d’école sans surveillance ».

Quant à ceux qui disent parfois ressentir une certaine fatigue émotionnelle en consultant leurs réseaux sociaux, Nellie Brière rappelle que les utilisateurs n’ont certainement pas à subir l’actualité. Pour s’émanciper de cette forme de tyrannie, la consultante leur conseille de devenir plus intransigeants sur ce qu’ils choisissent de voir ou non sur leurs fils d’actualité. « Il faut impérativement queles utilisateurs apprennent à maîtriser leurs paramètres [de confidentialité] pour ne pas que leurs réseaux sociaux deviennent tyranniques. »

Selon le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations, à l’aide des technologies de l’information et de la communication (CEFRIO), en 2014, Facebook et YouTube étaient les deux plateformes sociales utilisées par plus de la moitié de la population adulte du Québec.

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