ÉDITORIAL

Bye bye dignité !

par Charles-Éric Lavery

Chef du développement social

 

Je jase avec l’un de nos camelots, tout juste à l’extérieur d’une station de métro. Quelques personnes s’arrêtent pour lui parler, d’autres lui sourient avec un poli « Bonjour ».Certains baissent le regard. Et puis quelqu’un lui lance le classique « Trouve-toi don’ une job, maudit BS ! ». 

Pourquoi classique ? Parce que ça arrive trop souvent. Être camelot pour L’Itinéraire, c’est pas une job ? Puis c’est quoi, pour eux, une job ? C’est travailler dans un bureau, de neuf à cinq, pour une agence de publicité, c’est être cuisinier, une serveuse dans un restaurant ? C’est quoi ?

En fait, c’est une question difficile à répondre : pourquoi nos camelots ne sont-ils pas considérés comme des travailleurs ? 

Voici ma théorie : on leur appose plusieurs étiquettes totalement déconnectées, injustifiées. Itinérant, pauvre, BS, paresseux, fraudeur, alcool, toxicomane… Bref, la liste est longue.

Personnellement, je ne comprends pas d’où proviennent ces étiquettes, et pourquoi on leur accorde une telle valeur. Une telle valeur au point d’accorder un montant dérisoire de 623 $ par mois pour ceux qui touchent une prestation d’aide sociale, même pas 50 % de la couverture des besoins essentiels selon la Mesure du panier de consommation (MPC). Une telle valeur au point de ne permettre qu’un revenu additionnel de 200 $ à la prestation, sans quoi le chèque est coupé du montant équivalent. Une telle valeur que le gouvernement a adopté, le 10 novembre dernier, la Loi 70, qui oblige les nouveaux demandeurs d’aide sociale à s’inscrire à un programme et à se soumettre à des obligations supplémentaires pour trouver un emploi convenable, sans quoi, la prestation risque d’être coupée à 399 $. Bye bye la dignité !

Je ne comprends pas comment nous pouvons, en tant que société, accepter une telle réalité. La Charte des droits et libertés de la personne au Québec affirme: « Toute personne dans le besoin a droit, pour elle et sa famille, à des mesures d’assistance financière et à des mesures sociales, prévues par la loi, susceptibles de lui assurer un niveau de vie décent. » Sommes-nous en train d’accepter – même plus, d’encourager — l’atteinte à nos droits et libertés fondamentales ? Ça empire, et on l’accepte ?

 

Fraudeurs, profiteux, paresseux ?

Il suffit simplement de s’arrêter quelques instants et parler à nos camelots pour réaliser que c’est loin d’être le cas. Certains travaillent d’arrache-pied, 7 jours sur 7, pour à peine survivre. Plusieurs sont bardés de diplômes, mais ont été incapables de se trouver un emploi. D’autres avaient un emploi stable et une famille, mais un burnout les a éloignés du marché du travail. D’autres encore accumulent les projets : vente du magazine, rédaction d’articles, confection et vente de t-shirts, dénicher des commandites pour l’organisme, projets artistiques. Nombre d’entre eux gèrent beaucoup mieux leur budget que moi ! Les portraits sont multiples, mais une chose les relie tous : un combat quotidien pour la survie, pour la dignité, une résilience incroyable à travers les épreuves. Voilà les étiquettes qu’on devrait leur coller.

Par souci d’ajouter un peu de statistique à tout ça, citons notamment une étude réalisée en 2014 par Le Devoir qui conclut qu’il y a seulement 3 % de fraudes à l’aide sociale. Ça vaut une étiquette ?

La Loi 70

Alors que le gouvernement fait toujours la sourde oreille depuis belle lurette au niveau du revenu permis pour les personnes recevant une prestation d’aide sociale, voilà qu’il ajoute l’insulte à l’injure avec la Loi 70.

Visant à briser le cycle de la pauvreté et décourager la dépendance (et réaliser des économies de 40 à 50 millions), l’un des axes de cette loi est le programme Objectif emploi. Il est obligatoire et à dimension coercitive, punitive. Il démontre aussi une très faible connaissance et compréhension de la réalité vécue par les personnes en situation de grande précarité sociale et ne fait qu’entretenir les préjugés à leur égard.

Comme l’a affirmé dans un communiqué Yann Tremblay-Marcotte, porte-parole de la Coalition Objectif Dignité, « il est faux de prétendre que les personnes assistées sociales ne font rien pour s’en sortir. En fait, ce que constatent les organismes sur le terrain, c’est qu’il manque de mesures d’emploi et que celles disponibles sont souvent mal adaptées aux besoins et aux aspirations des gens ». Inutile de dire que le programme Objectif emploi n’est pas plus adapté.

Quand s’ouvrira-t-on les yeux ? Quand cessera-t-on d’apposer des étiquettes ? Quand arrêtera-t-on de demander à la personne de s’adapter au système tout en acceptant des conditions de misère — quasi-inhumaines — et de nombreux préjugés ?

 

À quand, la dignité ?

 

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