Meilleur article société 2016 : Fermer Mélaric, une bonne nouvelle pour les dépendants !

Mathieu T.

Mathieu Thériault

 

Thérapie par la confrontation : Fermer Mélaric, une bonne nouvelle pour les dépendants !

15 mars 2016

Pour guérir de votre maladie, vous deviez subir des contraintes physiques et des humiliations publiques. On vous criait après, vous insultait devant des dizaines de personnes. On vous poussait au bout de ce que vous étiez capable de supporter émotivement. Vous balayiez le sol à même vos mains trois fois par jour. Votre « maladie » ? La dépendance. Et ces « traitements » ont longtemps été donnés chez Mélaric.

Beaucoup d’émotion a entouré l’annonce de la fermeture du centre de thérapie Mélaric, après 32 ans d’existence. Avec raison, bien des gens ont été outrés que le gouvernement Couillard renvoie à la rue ou en prison les plus vulnérables de la société. Sauf que cette énième attaque contre les plus démunis me réjouit (oui, oui) uniquement en ce qu’elle permet la fermeture d’un centre indéfendable, qui utilisait des méthodes considérées par tous les acteurs concernés comme une abomination.

La Maison Mélaric est à ce jour perçue comme le pionnier des établissements québécois utilisant la thérapie dite de confrontation. Une approche qui n’a absolument aucune base scientifique dans le traitement des dépendances et qui s’inspire en fait de ce que la religion et l’armée ont de pire à offrir.

Il s’agissait en gros d’accueillir la personne dépourvue et vulnérable, souvent envoyée là sur ordre de la cour, par la pression de ses proches ou le besoin d’avoir un peu d’aide, et de la déconstruire jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Le peu d’estime ou de confiance que la personne pouvait encore avoir, sa personnalité, ce qui fait son unicité, il fallait l’écraser, le détruire pour en extraire tout le « méchant » (drogue, alcool, jeu ou autres dépendances) et reconstruire sur les cendres une nouvelle personne abstinente, sage et repentante.

Pour ce faire, la Maison Mélaric utilisait un système de « conséquences » contre ses usagers lorsque les animateurs – en général d’anciens toxicomanes n’ayant aucune scolarité ou expérience – trouvaient que ces derniers avaient de « mauvais comportements ». Sébastien Poliquin est passé par la Maison Mélaric, à ses débuts, en 1989 : « Trois fois par jour, on faisait le ménage de la poussière par terre à mains nues, sans balai. Il fallait « tighter » notre lit comme dans l’armée, avec les angles à 45o jusqu’à ce qu’un dix cents puisse rebondir dessus. S’ils trouvaient que tu étais immature, ils te mettaient dans une bassinette pleine de toutous avec une couche devant tout le monde. S’ils te prenaient à ramasser un mégot par terre, ils te déguisaient en robineux et t’empêchaient de fumer pendant trois jours. D’autres devaient se promener avec un miroir pendu au visage pendant des heures pour qu’ils comprennent qu’ils étaient égocentriques. »

Cela sans compter d’interminables corvées de ménage, d’épluchage de patates ou autres punitions en vogue dans les prisons militaires. Sébastien se souvient : « Une nuit, à 3 h du matin, parce qu’ils trouvaient que ça n’allait pas dans la maison, les animateurs ont viré la cuisine à l’envers et nous ont réveillés pour tout ramasser. » Pour bien des résidents, le choix était justement entre la prison et la thérapie. Car il faut savoir qu’un centre comme Mélaric accueillait une importante clientèle carcérale. À savoir des gens envoyés sur ordre de la cour ou sinon dans l’espoir d’obtenir une sentence réduite. Il n’est pas très difficile de comprendre que quand un « retour en d’dans » vous pend toujours au bout du nez, vous ne vous sentez pas forcément à l’aise de critiquer les méthodes d’intervention du centre qui vous héberge.

Nicole Gravel a été intervenante près de 30 ans dans des maisons de thérapie. Elle affirme que « tout le monde était au courant » des méthodes employées à la Maison Mélaric, mais ne se souvient pourtant que d’un seul exemple où une intervention par la confrontation semblait avoir donné des résultats. « Quand c’est mal fait, et c’est le cas la plupart du temps, l’intervention provoque des résultats pires que le problème qu’on voulait traiter. On confronte la personne pour une possible erreur, on la juge, on l’humilie, on la pousse dans ses limites », nous dit-elle. Et c’est souvent là que ça casse. On a une personne aux prises avec des problèmes de dépendance et une estime de soi complètement démolie, qui souvent se méprise elle-même. Et là, sous la vindicte des animateurs et de la « communauté thérapeutique », on l’humilie, la juge et l’engueule en public. C’est pourquoi la thérapie par la confrontation ne dépasse rarement la première partie de son a priori : « Bien des gens ont été détruits, mais ils n’ont jamais été reconstruits » de dire Nicole Gravel. Sébastien Poliquin, pour y avoir séjourné, l’exprime ainsi : « Ils te cassent, mais ils ne te remontent pas ! »

Comme une grande partie de la population québécoise, j’estime qu’il est tout à fait inacceptable que les libéraux fassent des économies de bout de chandelle sur le dos des plus fragiles parmi les plus démunis, à savoir les résidents des maisons de thérapie souffrant de dépendances. Selon Nicole Gravel, rares sont les centres qui pratiquent encore la thérapie par la confrontation.

Par ailleurs il ne nous apparaît pas très surprenant de constater que la directrice générale et présidente du conseil d’administration de Mélaric, Lise Bourgeault, a été député conservatrice sous Mulroney entre 1984 et 1993 et qu’elle fut approchée pour une candidature par le gouvernement Harper, avec lequel elle s’affichait souvent en accord sur sa page Facebook.

Par ce reportage, nous voulions essentiellement montrer que les approches sauvages et inhumaines ne sont pas toujours l’apanage des gouvernements. Elles viennent parfois des endroits (comme Mélaric) dont on n’attendrait que du bien.

 

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