Meilleure chronique libre 2016 : Le vase de pierre

Lorraine Sylvain

Le vase de pierre

15 janvier 2016

Lorsqu'au cours de nos promenades sur le Mont-Royal on s'attarde à lire un peu les informations géologiques, tôt ou tard on apprend que jadis cette montagne s'élevait beaucoup plus haut dans le ciel, et qu'une enveloppe plus friable entourait une dure cheminée de magma refroidi. Cent vingt-cinq millions d'années d'érosion n'en ont laissé que la racine du cœur.

Avant de commencer à vendre L'Itinéraire, je travaillais dans la vapeur, la chaleur et le tissu. Mes bacs de repassage regorgeaient de ballots souples et élastiques et quand, à la fin de la chaîne de production, les vêtements attirants nous aguichaient, nous anticipions le bonheur de nous y glisser, et de sentir sur nos corps de femme leur mollesse et leur caresse.

Fin automne 2013, changement de vie : toujours la mue m'est nécessaire, c'est ma manière d'évoluer. Il y avait cette semaine-là un blitz de vente de L'Itinéraire, et me voilà parachutée coin Peel et Sainte-Catherine, directement sous l'affiche des Beatles au magasin de musique.

C'est novembre, il ne fait pas si froid : +6 degrés, mais moi je sors d'un atelier tropical, où je travaillais en camisole la fenêtre ouverte même lorsqu'il faisait -30 degrés dehors, et encore là, j'avais chaud. Vous pouvez facilement vous imaginer que même en habit de neige complet et bottes de mouton, je gelais sur mon coin de rue. Des passants rigolaient de me voir ainsi accoutrée si tôt dans la saison, tandis que d'autres tentaient d'expliquer à ces moqueurs impudents : « On ne sait jamais ce qu'il y a. Il ne faut pas juger ! » Pauvres nous, « itinérants » ! Oui, autrefois j'ai été longtemps sans-abri, mais là, mon voyage ne s'exécutait qu'entre deux univers thermiques. Ce froid que je ressentais, jusqu'à ce qu'on m'assigne un point de vente à l'intérieur du métro Peel, où je pouvais me réfugier à volonté, c'était bien inconfortable, mais ce n'était rien comme traumatisme comparé au supplice du vase de pierre. 

Coin Peel et Sainte-Catherine, l'univers est minéral. Asphalte, ciment, béton, automobiles. J'allais apprendre comme on peut y cuire quand l'été serait arrivé, mais à mesure que les journées raccourcissaient, les ombres des buildings s'épaississaient, l'incisif tranchant du soleil ne passait plus que brièvement sur le camelot immobile, le bleu du ciel semblait s'atténuer avec la grisaille de fin d'année, le son s'enroulait sur lui-même et ne savait plus comment s'échapper.

Une nuit arrive qui m'apporte un songe. Je suis une fillette et, accompagnée de ma cousine Hélène, je gambade à travers les bois en jouant à la cachette. En cherchant à me dissimuler derrière un tronc d'arbre couché sur le sol, je me glisse dans un interstice qui me paraît un abri idéal... et je tombe abruptement au fond d'un trou profond, sombre et froid. Mes vertèbres cervicales cèdent presque sous le choc. Les parois de pierre sont lisses, elles n'offrent absolument aucune prise et quand je regarde vers le haut, elles se referment comme le col d'un vase, ne laissant apparaître qu'un trou de lumière trop lointain pour que je puisse l'atteindre. Je crie : « Hélène ! Hélène ! », et à cet instant, il devient clair que jamais ma voix ne sera assez puissante pour parvenir aux oreilles de qui que ce soit. Je comprends qu'aucun retour n'est possible, je suis perdue. Le vase de pierre m'a avalée toute crue. J'abdique et je sombre.

Les saisons ont passé. Des dizaines, des centaines de milliers de promeneurs du midi ont traversé cette intersection où j'exerce désormais mon métier. Comme des fines gouttelettes ils ruissellent sur le trottoir, et je ne comprends pas bien comment, mais les rues semblent s'élargir, les buildings s'effritent, le ciel s'infiltre chaque jour davantage jusqu'au petit camelot que je suis : c'est une érosion majeure de la ville, mon Mont-Royal à moi qui se désagrège. Chaque fenêtre de chaque édifice se liquéfie de ciel réverbéré, chaque véhicule qui s'avance obéit désormais à un rythme dans les halètements desquels ma voix peut enfin sourdre, les petites fourmis s'insèrent au cœur du vase, elles me nourrissent, je ne meurs pas, l'étouffement s'amenuise, la paix de l'acceptation s'installe et quand l'heure a fini de tourner, mon esprit referme enfin ce livre d'images, qui fut si difficile à apprivoiser.

Comme vous  je suis la rosée qui caresse la ville, notre ballet creuse sans fin un sillon dans la pierre, ce qui semblait un tombeau se révèle être la caverne de l'ancien humain que tous nous portons à l'intérieur de nous, l'île est le prolongement de sa montagne, et nous avons évité la dislocation.

 

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