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ZacharY Richard, AU CŒUR DES BAYOUS DE LA LOUISIANE
Norman Rickert, journaliste de rue - 1er janvier 2010
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www.zacharyrichard.com
photo : Christian Tremblay |
Celui qui a adopté le Québec comme deuxième patrie demeure imprégné des senteurs des marécages et des bayous de l’Acadie des Cajuns louisianais. Habitant encore dans la maison de son grand-père la moitié du temps, Zachary Richard incarne l’attachement des Louisianais à ce pays dont l’environnement est très fragile. Bouddhiste, il a choisi d’adopter une attitude engagée et solidaire envers la vie et les autres. J’ai constaté tout cela lors de notre entretien au Café Brodino, à Outremont, où il m’achète régulièrement la revue.
On jase, on prend quelques photos, on laisse le bon temps caféiné rouler et peu à peu, l’entrevue se transforme en un voyage initiatique au pays des alligators et du jambalaya1. Zachary est une véritable encyclopédie de la Louisiane, commentant les soubresauts historiques et écologiques comme le ferait un expert qui aurait bien sa place dans une émission comme Découvertes.
LES OURAGANS ENRAGÉS, L’ÉCOLOGIE ET LE PÉTROLE
Pas besoin d’être clairvoyant pour sentir les effets que les ouragans récents (Katrina et Rita en 2005) ont eus en Louisiane sur la population, et notamment sur le moral de mon interlocuteur, encore habité par les hécatombes qu’ils ont entraînées et tentant de les exorciser tel un prêtre vaudou. Il explique que la situation géographique est propice à de tels déchaînements de la nature : «La Nouvelle-Orléans ressemble à une soucoupe, les quartiers les plus durement touchés se trouvant sur un sol marécageux situé à 28 pieds au-dessous du niveau de la mer. Si certains quartiers huppés de la ville l’ont échappé belle, c’est parce qu’ils se trouvent en haut de la soucoupe, près du Mississippi.»
Il ne mâche pas ses mots pour dénoncer l’attitude de Ray Nagin, maire de la Nouvelle-
Orléans, qui s’est réfugié dans un hôtel de la ville durant l’ouragan et n’a pas levé le petit doigt pour venir en aide aux victimes. Il pointe également les compagnies pétrolières qui, avec leur exploitation effrénée du sous-sol de la Louisiane, participent à l’érosion des sols et à la disparition du littoral. «Personne ne veut vexer “l’éléphant” [compagnies pétrolières], car sinon, il risque de mal le prendre», commente-t-il.
Depuis le passage de Katrina, une partie de la population a été expropriée, soit celle vivant dans des maisons construites sur des terres trop à risque d’être à nouveau inondées. Puisque le gouvernement n’autorise pas la reconstruction dans certaines régions de la Louisiane, ces citoyens malheureux sont laissés à eux-mêmes, faute d’assurances. «Ces gens sont abandonnés à leur sort, c’est vraiment dégueulasse», souligne-t-il.
Le musicien regrette le manque d’engagement citoyen actuel à la suite des conséquences de Katrina. «Aujourd’hui, les Louisianais francophones et anglophones ont retrouvé leur joie de vivre, leur insouciance et leur goût de la fête et veulent oublier les conséquences de la catastrophe, refusant tout simplement d’en parler. Pendant les deux années qui ont suivi Katrina, la population ne parlait que de ça.» Zachary craint que cette insouciance amène les gens à être moins vigilants et à ne pas défendre fermement leurs droits, ce qui pourrait devenir risqué et dangereux si un autre ouragan de la force de Katrina devait se manifester de nouveau.
L’AVENIR DES FRANCOPHONES EN LOUISIANE
Les ouragans Katrina et Rita ont également eu des conséquences désastreuses sur l’enseignement du français en Louisiane. La majeure partie des enseignants offrant les cours d’immersion française offerts dans les écoles (en Louisiane, il n’existe pas d’écoles francophones à proprement parler) ont été obligés de plier bagages, car ils venaient de l’extérieur et n’étant plus payés, ils sont retournés chez eux; au Québec notamment. Les ouragans ont durement frappé des communautés où des écoles ont dû fermer. Des villages ont été abandonnés à cause de l’ouragan.
Selon Zachary, l’avenir de la culture francophone louisianaise passe par Internet. Le chanteur estime que ce média a permis de briser l’isolement des enfants francophones de la Louisiane, qui peuvent correspondre avec des enfants francophones d’autres régions de l’Amérique du Nord et d’ailleurs dans le monde. «Aujourd’hui, on peut dire que l’espoir de la francophonie louisianaise repose sur ces 30 000 enfants. La question identitaire commence à se redéfinir en Louisiane parce que désormais, on n’est plus juste des Cajuns. On est conscients de faire partie de la grande famille francophone. Cette possibilité est quelque chose d’absolument nouveau. Cette espèce d’ouverture vers la modernité n’existait pas il y a 10 ans. Cela, d’après moi, représente le plus grand espoir de la francophonie louisianaise.»
Si l’avenir des francophones louisianais tient au fil de la toile du Web, c’est parce que cette communauté a été mise à rude épreuve. Dans son histoire, l’industrie pétrolière en Louisiane a représenté «une grande force sociale assimilatrice», puisqu’il y avait des pressions pour que les francophones apprennent l’anglais. Zachary Richard affirme d’ailleurs «qu’on ne peut pas comprendre ce qui se passe en Louisiane sans comprendre l’influence du pétrole, représentant 50 % de l’économie de la Louisiane. C’est l’employeur le plus important. Pour mon peuple, l’arrivée de cette industrie, dans les années 30, a représenté un bouleversement social. Un ouvrier travaillant dans l’industrie pétrolière pouvait faire plus d’argent en une semaine qu’en une année à planter coton.»
Au-delà des aléas climatiques et économiques, Zachary Richard craint que le folklore cantonne la population cajun à une francophonie pour touristes. Le style de vie cajun, quand même très dynamique, se manifeste fortement par le biais de la musique et de la nourriture, par exemple, mais la langue est fragile. Rappelons qu’en 1921, le français a été banni de la place publique en Louisiane, des écoles et de la législature. Le français n’y a été réintroduit qu’en 1968, mais ce n’était qu’un geste symbolique, selon Zachary.
KEROUAC : L’ÉTINCELLE QUI A MARQUÉ SA VIE CRÉATRICE
L’année 1968 a également été une année importante pour le chanteur cajun, car elle été celle de sa découverte de l’auteur Jack Kerouac. «Kerouac a eu l’une des plus grandes influences sur ma vie artistique et personnelle», lance-t-il.
Zachary a découvert son livre le plus populaire, Sur la route (On The Road) lorsqu’il étudiait à l’Université Tulane, à la Nouvelle-Orléans. Le célèbre écrivain franco-américain a marqué la vie de Zachary au fer rouge. «J’ai connu une espèce de naissance culturelle en 1968, quand j’ai quitté mon petit foyer à Lafayette pour aller étudier à la Nouvelle-Orléans. J’ai découvert ma vocation, grâce aux écrivains beats2, Kerouac en premier, puis Allen Ginsberg, notamment. Ces gens-là m’ont influencé d’une façon fondamentale. C’est à cette époque que j’ai commencé à composer mes premières chansons et mes premiers poèmes.» Les paroles de la chanson Massachusetts, tirée de son album Cœur fidèle, témoignent d’ailleurs l’intérêt de Zachary Richard pour Jack Kerouac, natif du Massachusetts.
Il y a quelques mois, soit 40 ans plus tard, Zachary a relu Sur la Route, dans lequel le thème du voyage est omniprésent. Le roman débute avec la mort du père de l’auteur, ce qui l’a touché particulièrement, car il a perdu son père en 2005. Par ailleurs, si le musicien percevait avant Jack Kerouac comme un symbole de liberté, il voit désormais davantage l’écrivain franco-américain comme un symbole de déracinement, Kerouac ayant été assimilé peu à peu par la culture anglophone. «Je comprends mieux maintenant la situation que tous les francophones d’Amérique du Nord ont vécue, comme l’exode d’une partie de la population forcée de se chercher de l’emploi, au Québec ou dans des facteries (manufactures) de la Nouvelle-Angleterre.»
Pour le musicien de Lafayette, Sur la route se penche sur la question du voyage et de la recherche de soi, et présente la quête comme un objectif, non comme un moyen. Zachary voit là-dedans une notion de recherche personnelle, symbolique, ce roman représentant pour lui un ouvrage très spirituel.
BOUDDHISME ET CHEMIN DE CROIX MUSICAL DE ZACHARY
Zachary Richard pratique le bouddhisme depuis 1968, initié par Allen Ginsberg, un poète célèbre du mouvement artistique beat. «Je pratique la méditation dans une tradition zen. Ce qui est important, c’est la recherche de sa réalité. J’ai appris à pratiquer la méditation, assis sur mon coussin, en me concentrant sur ma respiration. Je suis fasciné par la notion de communication entre le physique et le spirituel.»
Pratiquer quotidiennement le bouddhisme constitue pour lui un défi permanent. Ce qui est important n’est pas de régler ses problèmes, mais de développer une attitude vis-à-vis de ceux-ci. La pratique de la méditation bouddhiste lui permet de travailler cette attitude. «Mon attitude, c’est d’être constamment engagé. Il faut y mettre son cœur tout le temps et être constamment engagé envers la vie et les autres. Être le plus généreux, le plus engagé, le plus solidaire possible. C’est un grand défi.»
Le bouddhisme inspire également sa musique. «Une de mes idoles est le bluesman Robert Johnson qui parlait du croisement (crossroads)3, dont le symbole africain est une croix africaine à quatre branches égales, représentant la rencontre de l’esprit et de la chair. Elle symbolise un carrefour où tout se rencontre, là où on peut, dans les pratiques spirituelles afroaméricaines, être habité par l’esprit. Mais depuis que je pratique la méditation, je ne peux pas dire que j’ai avancé d’un poil vers l’éveil!»
Pour lui, la musique elle-même représente une forme de spiritualité. Quand il chante, il se retrouve dans une espèce de champ d’énergie spirituelle qu’il aimerait bien trouver en pratiquant la méditation.
«La méditation est pour moi un engagement et le chant, un cadeau du ciel. C’est peut-être parce que j’ai commencé à chanter à l’église vers l’âge de huit ans… mais je crois que nous avons besoin, en tant qu’être humain, d’une expérience collective qui est associée au rythme et à la mélodie. La musique est en nous d’une façon fondamentale et c’est pour cette raison qu’on se réunit en tribu. Moi, j’appelle ça “manifester l’esprit” : lors des concerts, je ne suis ni plus ni moins que le véhicule de notre humanité. La musique m’apporte la possibilité de rentrer en pleine conscience dans un monde spirituel où avec d’autres êtres humains, je peux retrouver la magie du partage, qui est l’extase de la transe.»
Notre conteur cajun des bayous nous a fait voyager pendant une heure et j’ai eu l’impression que le temps a filé en l’espace d’un moment. J’ai ressenti la profondeur de l’homme qui a essuyé un grand nombre de tempêtes et qui s’est relevé sans perdre le cap. Un homme qui a le courage de ses convictions. J’aurais bien aimé lui poser des questions en rapport avec sa vie montréa-laise, mais ce sera pour une autre fois, quand on se reverra en face de la pharmacie où il m’achète le magazine.
1 Jambalaya : terme employé notamment en Louisiane pour désigner différents plats de viande et de riz épicés.
2 Beat : les beats ou beatniks des années 50 furent en quelque sorte les précurseurs des hippies des années 60. Ces écrivains libertins aimaient la philosophie, la poésie, le jazz et les expériences de toutes sortes. Jack Kerouac est souvent considéré comme étant le porte-étendard du mouvement beat.
3 Crossroads : titre d’une chanson de Robert Johnson.
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En concert au québec touT le mois de février 2010 |
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