L'itinéraire en parle
Le vendredi 8 mars 2013Le PAS de la rue présentait le court-métrage "S'en sortir" de Robert Jourdain, ex-itinérant
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1. Si je vois un camelot au comportement inapproprié ?
Cela arrive relativement peu souvent compte tenu du nombre de camelots de L’Itinéraire dans les rues. Mais le public peut croiser une personne en état d’ébriété ou intoxiquée. Dans une telle situation, il est recommandé de ne pas lui acheter L’Itinéraire et de nous en faire part en précisant la date, l’heure et le lieu, et en fournissant si possible le numéro de sa carte de vendeur visible sur son manteau ou une description permettant de l’identifier. On peut nous rejoindre au 514-597-0238 ou par internet.
Plus de 350 personnes vendent L’Itinéraire en une année dans les rues de Montréal. Une centaine de camelots sont régulièrement présents partout au centre-ville. Parmi ces personnes, plusieurs souffrent depuis longtemps de problèmes de toxicomanie et l’intervention de L’Itinéraire leur est salutaire. Après six mois de fréquentation de notre organisme, les personnes se stabilisent et diminuent leur consommation. La vente du magazine leur donne un but ; les intervenants psychosociaux et l’entraide au sein de notre Groupe les amènent à reprendre leur vie en main. Mais cela ne se fait pas en un jour. Ça peut parfois prendre bien du temps, voire des années, et il y a des reprises de consommation à certaines périodes.
Les camelots de L’Itinéraire ont un code d’éthique à suivre. Et lorsqu’ils ne s’y conforment pas, ils subissent des sanctions, comme l’arrêt temporaire du droit de vente, selon la gravité de leurs gestes. Cela peut être d’une semaine à plusieurs mois.
La plupart de nos camelots se conforment au code d’éthique et s’en font une fierté. Mais comme certaines personnes vivent de grandes difficultés, des incidents se produisent à l’occasion. Nous ne pouvons toujours être témoins de ces situations, aussi l’aide du public est essentielle.
Les lecteurs de L’Itinéraire contribuent, par leur sympathie, à favoriser la réintégration de nos camelots. Ils sont une part essentielle de notre action de réinsertion sociale. Lorsque vous voyez un camelot en détresse dans la rue, ou présentant un comportement inapproprié, n’hésitez pas à nous en faire part. Nous pourrons alors le rencontrer et l’aider dans sa situation. Nos intervenants pourront l’amener à prendre des décisions comme une thérapie, une visite chez le médecin, etc.
Merci de contribuer avec nous à aider encore plus les hommes et les femmes qui choisissent L’Itinéraire pour s’en sortir. Avec l’aide de tous, il est possible de faire une différence !
2. Comment régler le problème de l’itinérance ?
Pour régler le problème de l’itinérance, il faut régler celui de la classe moyenne
Courriel de Patrick, Montréal
Bonjour,
Ce matin dans le journal 24heures (qui est distribué dans le métro), on pouvait lire en première page: "Présence des mendiants, Touristes excédés". Conclusion de l'article: Montréal semble être une des villes où il y a le plus d'itinérants... et ça gène les touristes...
J'aimerais bien lire sur ce sujet dans un prochain numéro du journal l'itinéraire. Quelles sont les véritables solutions pour diminuer l'itinérance? Qu'est-ce que Montréal devrait faire pour rendre la ville plus agréable? Et là, je ne parle pas d'enfermer les itinérants pour ne pas qu'ils dérangent ou de leur donner à manger pour ne pas qu'ils quêtent, je parle de trouver des solutions durables pour diminuer la pauvreté et l'itinérance à Montréal.
J'ai déjà acheté des cartes-repas de l'itinéraire, mais selon moi, ces solutions sont un plaster sur le bobo… ça ne règle pas le problème de fond… Les solutions sont trop souvent basées sur une atténuation des conséquences plutôt que sur les causes véritables du problème. Pourquoi y a-t-il autant d'itinérants à Montréal?
Sincères salutations,
Patrick
Réponse de l’éditeur de L’Itinéraire
Bonjour Patrick,
Tout d’abord merci de vous préoccuper de cette question si importante que celle de la pauvreté et de l’accroissement du nombre de sans-abri. L’Itinéraire traite depuis 1994 de la situation des itinérants, des causes et effets de la pauvreté. Il faut y revenir sans cesse car les choses ne font que s’aggraver, et le nombre de personnes dans les rues en est la partie visible.
Vous vous demandez pourquoi il y a plus d’itinérants dans notre ville. Il faut d’abord s’entendre sur certaines choses. Lorsque l’on parle d’itinérants, on soulève la condition sociale de différentes personnes : des personnes plus ou moins âgées qui ont perdu leur autonomie, des personnes atteintes de maladies mentales, des personnes toxicomanes, des jeunes qui ne s’insèrent pas dans la société, des citoyens qui demeurent exclus du marché actuel de l’emploi, enfin, des hommes et des femmes qui s’intègrent mal aux transformations et exigences de notre société. Ce qui relie toutes ces personnes, c’est leur incapacité à maintenir leur autonomie financière dans un système qui coûte de plus en plus cher et qui isole socialement ceux et celles qui ne peuvent suivre le rythme. Les personnes itinérantes et pauvres sont d’abord et avant tout des personnes isolées, qui n’ont plus d’institutions pour les aider, plus d’acteurs économiques intéressés par elles, plus d’encadrement social, que ce soit même des collègues de travail, des amis ou de la famille. Il n’y a plus grand-chose autour d’elle pour se maintenir en société. Nous pouvons bien les blâmer individuellement en affirmant que ce sont leurs choix personnels qui les ont conduits là, il n’en demeure pas moins qu’elles sont des dizaines de milliers au Québec et des millions dans le monde occidental. Ça fait pas mal d’individus niaiseux qui ne comprennent rien, selon le discours de trop de gens malheureusement, ou nous faisons face à un problème que nous ne voulons pas voir. Pour moi, les personnes de la rue me rappellent à chaque jour que nous devons continuer à travailler dans le sens d’une société plus saine pour tous, sans oublier les plus vulnérables.
Le phénomène est mondial dans les pays industrialisés. Les personnes itinérantes sont la pointe de l’iceberg d’un problème socioéconomique qui touche en fait une plus large partie de la population. Car au Québec seulement, en plus des personnes itinérantes, il y a des centaines de milliers de personnes qui sont toujours en logement mais en état de simple survie et qui pourraient décrocher à tout moment.
Pensons entre autres aux travailleurs à bas salaire ou aux personnes retraitées (pas tous de riches baby-boomers comme on veut bien le croire) qui n’arrivent plus à se loger. Les gens n’arrivent plus à maintenir un niveau acceptable de qualité de vie (ces conditions de vie ont augmenté par les pressions sociales et oui on pourrait pour vivre se passer du câble, de l’internet, de beaux vêtements, etc., mais que voulez-vous, la vie aujourd’hui est plus exigeante). Les populations occidentales prennent de plus en plus d’antidépresseurs, les cas de burn out décuplent, le taux de suicides atteint des sommets, une personne sur deux dit connaître des symptômes de dépression, les gens croulent sous les dettes, etc. Le développement effréné de nos sociétés, depuis les années 90 particulièrement, la faible augmentation des salaires comparativement à tout ce que l’on DOIT acquérir pour se maintenir « actif » en société et au travail, la compétitivité destructrice qu’exige le marché actuel de l’emploi, ce sont autant de facteurs qui ont amené de plus en plus de gens à décrocher, à sombrer dans la drogue et les dépendances, et à développer des problématiques de santé mentale. Le problème est large, profond, et prend racine de plus en plus tôt dans la vie des jeunes qui souffrent des souffrances de leurs parents. On parle de perte de sens, d’un individualisme quasi maladif poussé par le système social actuel, de désolidarisation qui amène l’exclusion des plus vulnérables. Une société qui en est de moins en moins une par la conséquence d’un malaise collectif qui prend racine dans chacun des individus atteints. Le nombre accablant de personnes en détresse et sans abri à Montréal, comme dans le monde, est la partie visible de ce mal social. Bien sûr la majorité des êtres humains s’adaptent aux changements sociaux, technologiques et économiques actuels, mais la rapidité des changements précipitent plus de gens dans la dèche. Aussi, plus de personnes vivent désormais très en-dessous du seuil de pauvreté et cela développe des problématiques nombreuses et des coûts sociaux que l’on pourrait éviter. À chaque problématique sociale, nous pouvons trouver des solutions (certaines d’urgence comme des centres de crise, des refuges, des soupes populaires, etc.). Les organismes comme le nôtre ne cessent d’en fournir, c’est notre rôle. Sans les organismes actuellement, que deviendraient toutes ces personnes et de quoi auraient l’air nos rues, notre paix sociale ? Pires qu’elles ne le sont actuellement.
Lorsque les individus ne sont pas assurés de pouvoir se maintenir en logement ou de se nourrir convenablement, et lorsqu’effectivement ils perdent ne serait-ce que momentanément cette assurance, les problématiques sociales de dépendances aux drogues, de maladies mentales et tout le reste prennent de l’ampleur au point de devenir incontrôlables. C’est ce qui se passe en ce début de XXIe siècle au Québec comme ailleurs. Des villes ont réussi mieux que d’autres à trouver des solutions qui malgré tout demeurent comme vous le dites si bien « une atténuation des conséquences », mais qui ont permis que moins de gens dorment dans les rues et soient laissées à elles-mêmes. Cela prend souvent la forme d’une solide coordination des différentes ressources d’aide (des centres de dégrisement, des numéros d’urgence, des ambulances, plus de maisons de chambres – elles disparaissent à Montréal, etc.). Ici, pour des raisons de juridictions et de chicanes politiques, les instances gouvernementales ne travaillent pas ensemble pour régler les problèmes reliés à la pauvreté et se renvoient la balle : le fédéral, le provincial et le municipal n’essaient même pas de créer ensemble un plan d’action pour mettre à profit ne serait-ce que les ressources actuelles. Si cela était fait, on sentirait déjà une différence.
Mais pour s’attaquer aux causes véritables et trouver des solutions durables, il faut dans un premier temps assurer le respect du droit universel au logement. On peut trouver l’énergie de se nourrir, de se reconstruire, mais quand on n’est même pas assuré de savoir où se reposer en sécurité… Le Québec a suivi une certaine voie américaine, mais aussi européenne (mais là les salaires ont plus augmenté qu’ici), celle de laisser aller le marché locatif vers une hausse très rapide et vertigineuse (et ce malgré la Régie du logement qui est une foutaise, un tribunal de chicanes mais non un véritable organisme régulateur comme il se devait). Il serait long d’expliquer tous les manquements et les actions négatives qui ont amenés des centaines de milliers de citoyens à ne plus savoir s’ils pourront demeurer en logement. Mais ces faits sont réels. Ce n’est pas pour rien que le logement est un droit fondamental car sans la sécurité du logement, plus rien ne tient. On s’écroule. Aujourd’hui, une majorité de personnes, mêmes celles qui travaillent, vivent dans la crainte de ne pas pouvoir toujours se loger car les coûts ont augmenté beaucoup plus que les salaires. Des lois appliquées pour contrôler le marché privé du logement au Québec permettraient déjà aux plus défavorisés de se maintenir eux-mêmes en logement sans intervention financière directe de l’état. Ce serait un pas en avant. Viennent ensuite les actions gouvernementales en matière de logement. De plus en plus d’études démontrent, et cela depuis des années, que d’investir dans du logement abordable coûte moins cher que de laisser les gens à la rue. Cela diminue les frais judiciaires, hospitaliers, etc. Il y a un refus honteux et insensé des gouvernements de vouloir s’attaquer à cette base même des problématiques reliées à la pauvreté. Récemment, le gouvernement du Québec disait vouloir injecter des millions dans la réinsertion en emploi au lieu de commencer par le début : la sécurité du logement. C’est comme demander à une personne qui a la jambe cassée de courir avant de la soigner.
Une fois la question de la sécurité du logement abordée, il faut maintenant guérir une population et des communautés qui ont été meurtries par des décennies d’exclusion sociale. La grande plaie est la dépendance aux drogues, l’anesthésiant pour les personnes sans espoir et blessées psychologiquement. Encore une fois, on souhaite opérer des gens à jeun en leur demandant de cesser de se droguer pendant qu’on les laisse croupir dans leur misère. Impossible. Il y a maintenant plus de revendeurs de drogues dans nos rues que de personnes itinérantes. Même plusieurs personnes actives semblent avoir besoin de se droguer pour se maintenir en société, imaginez alors la situation des personnes sans revenu ! La chasse aux revendeurs de drogues est un lamentable échec parce qu’elle ne se fait pas sur le bon terrain.
Il faut s’attaquer au malaise social qui conduit à la drogue. Et particulièrement chez les jeunes qui viennent grossir années après années les rangs des sans-abri, des toxicomanes et des malades. Il y a de foutus problèmes familiaux au Québec ! Les familles en arrachent et il faut écouter les jeunes de la rue dans ce qu’ils nous disent pour bien en percevoir l’ampleur. Un enfant sur deux vit dans la pauvreté au Québec, un jeune sur deux ne termine pas son secondaire V à Montréal ! Et nous n’avons que les malheureux centres jeunesses pour pourvoir à de si grands problèmes ! Les écoles sont démunies face à l’aide professionnelle qui devrait être prodiguée, la Protection de la jeunesse a des budgets ridicules, etc. Mais encore là, les familles sont laissées dans un tel dénuement, qu’elles deviennent des nids de développement de carences et de problématiques sociales. Cessons d’investir des millions dans la chasse aux petits revendeurs de drogue et occupons-nous des familles !!! J’en suis venu à penser que la légalisation de certaines drogues, avec prévention comme pour la cigarette, serait un moindre mal. Car l’approche actuelle favorise entièrement le crime organisé qui empoisonne actuellement encore plus dangereusement les gens. Les drogues actuelles sont plus fortes et plus néfastes pour le cerveau qu’elles ne l’ont jamais été. Pour la cocaïne par exemple, après quelques années seulement de consommation, nous voyons apparaître des troubles mentaux graves. Auparavant, ces troubles apparaissaient plutôt après dix ans de consommation.
Et il y a enfin toute la question de la santé. Une personne qui a souffert grandement de la pauvreté vit littéralement un choc post-traumatique qui la conduit vers la toxicomanie, la dépression chronique ou la maladie mentale. La désinstitutionalisation et la mauvaise répartition des ressources de santé nuisent à tout le monde. Par exemple, on répartit les dépenses de santé par le nombre de population. C’est connu, les gens des quartiers riches sont moins malades. Mais ils ont autant de budget de santé que ceux des quartiers pauvres. Mais les pauvres sont bien plus malades ! La logique est telle que le centre-ville, qui a un peu moins de résidents, a donc moins de budget. Mais toutes les personnes sans domicile sont là et ne sont pas réellement comptabilisées. Donc pas de budget réaliste. Laissez les pauvres sans soins appropriés, c’est le battement d’aile de papillon qui devient un ouragan à l’autre bout du système social : nous finissons tous par souffrir de cela même si on est enfermé la nuit dans notre condo. On finit par payer pour des maladies aggravées, pour une sécurité policière et un système judiciaire dont on n’aurait pas besoin, etc. Quand à la désinstitutionalisation, pas besoin ici de rappeler tout ce qui a été dit. On le sait. Mais le gouvernement ne bouge pas d’un pouce en cette matière. On laisse seul en société des gens qui ne sont pas capables d’y rester. Il a été démontré qu’il n’est pas nécessaire de les enfermer, mais il leur faut des ressources externes suffisantes pour ne pas devenir un danger pour elles-mêmes ou pour les autres. Lorsqu’une personne itinérante et souffrante de troubles mentaux fait une crise dans la rue, toutes les personnes itinérantes se font pointer du doigt. La panique générale se déclenche et cela fait l’affaire de nos gouvernements qui veulent demeurer inactifs. Le temps qu’on panique, on perd de vue les solutions possibles.
En première instance, il y a dans tout cela du mépris envers les pauvres qui ne sont pas pris en considération parce que jugés paresseux, stupides, loosers, et j’en passe. On retombe toujours dans des concepts de gens trop nourris par un système trop généreux, etc. La population active, découragée et ne sachant que faire, finit elle-même par demander aux gouvernements de serrer la vis. Mais plus on martèle, plus on appauvrit une partie importante de la population, plus on crée d’itinérants en bout de ligne. Les politiciens actuels rejettent les années 60 et l’État providence. Ils jettent tout, l’eau du bain avec le bébé, sans même essayer de se poser la question sur ce qu’il y avait de bon là-dedans et de ce qui nous a fait progresser en tant que société. Les années soixante apportaient un principe de sécurité sociale dont les citoyens ont besoin pour se développer à tous les niveaux. Comme les Américains, on passe la faux dans la sécurité au Québec et on laboure la peur. Tout le monde se sent atteint dans sa sécurité individuelle et c’est pratique de détourner l’attention vers les plus vulnérables, ceux qui ne peuvent se défendre.
Il y a beaucoup de manipulations gouvernementales dans tout cela et les médias embarquent. Surtout au niveau de l’aspect dangereux ou nuisible des pauvres. Le crime organisé est bien plus à craindre à mon avis que le mendiant au coin de la rue. Le refus des gouvernements de s’attaquer à la pauvreté est un exemple d’un manque de gestion responsable de l’État qui répond d’abord et avant tout aux lobbys économiques qui pensent à courte vue : exploiter le plus de gens possibles, faire le plus rapidement possible de l’argent. Faire accéder la grande partie de la population pauvre à la richesse (80% des Québécois vivent avec moins de 30 000 $ par an) ne va pas à l’encontre des considérations économiques de nos grandes corporations qui financent les partis politiques, mais cela demande une vision à long terme, ce qui va à l’encontre du profit immédiat sur lequel reposent nos économies nationales depuis 20 ans. Plus il y a de consommateurs, mieux se porte le système économique. Si les Québécois vivaient confortablement comme dans certains pays européens (on augmente au compte-goutte le salaire minimum au Québec), imaginez comme on pourrait s’occuper de nos exclus, de nos problématiques sociales. Il y aura toujours des exclus, des gens qui ne s’intégrerons pas dans le système, mais s’ils sont moins nombreux, on pourra mieux s’en occuper et même le privé pourra y contribuer. Mais au rythme où vont les choses, on est en train de perdre le contrôle de notre santé sociale.
Déployer avec une réelle coordination les budgets gouvernementaux pour réduire à la fois la pauvreté de la classe moyenne et démunie, et les dépenses étatiques inutiles crées par l’indigence ; faire du logement abordable un véritable secteur économique, offrir des soins de santé appropriés pour une population qui en a sérieusement besoin ; créer de véritables politiques sociales pour les jeunes et les familles en détresse ; soutenir l’économie du Québec pour augmenter la richesse collective des Québécois (en appuyant nos secteurs économiques ; en augmentant les salaires, en cessant de tout vendre aux Américains) ; développer l’économie sociale pour rendre active une partie de la population qui ne s’intègre pas au marché actuel de l’emploi ; voilà quelques-unes des pistes de solutions non pas pour diminuer uniquement le nombre de sans-abri, mais pour améliorer la société dont ils sont issus. En améliorant cette société, une grande partie des plus démunis seront partie prenante des solutions et moins nombreux seront ceux et celles qui perdent toute autonomie.
Vous et moi, Patrick, pouvons-nous interroger. Nous pouvons amener les autres à s’interroger. Mais il faut aussi faire des pressions sur les gouvernements car sans eux nous ne pourrons rien changer. Les solutions concrètes sont là. Il y a des spécialistes qui ont étudié ces questions et qui ont vu leurs rapports finir sur des tablettes. Ottawa et Québec croulent sous les solutions. Il faut des politiques économiques pour créer toujours plus de richesses au Québec, pour que les gens soient autonomes et qu’ils participent à l’aide solidaire dont nos personnes plus vulnérables ont besoin. Mais il faut aussi des politiques sociales, une vision d’ensemble des problématiques, une réelle envie de construire une meilleure société qui cesse de pousser les plus pauvres (une majorité de Québécois !) vers le bas. Nos gouvernements sont de la merde mon cher monsieur et une grande partie de la population s’en rend tellement compte. Elle n’est pas capable d’identifier tous les problèmes, et encore moins d’analyser toutes les pistes de solutions, et elle se sent désarmée face à la mauvaise foi des politiciens qui ne mènent pas le bateau en affirmant que de laisser faire le libéralisme économique règlera les choses. Malheureusement, dans son impuissance, la population se désintéresse de l’évolution politique (ce qui fait l’affaire de plusieurs), au lieu d’exiger haut et fort une supervision, une vision à long terme, un modèle socioéconomique de développement durable pour contrer la richesse instantanée de la mondialisation actuelle qui, en bout de ligne, augmente l’écart entre les riches et les pauvres, et le nombre de sans-abri dans nos rues. Depuis les années 90, une partie de la classe moyenne a montée vers le haut, et une autre a dramatiquement chuté vers le bas. Il faut renverser cette tendance. Nous devons collectivement faire pression dans cette voie. Il faut que plus de gens réalisent que la cohésion sociale, avec une classe moyenne en santé, est nécessaire pour que nous soyons collectivement tous gagnants. Nous perdons tous à laisser de plus en plus de gens derrière nous.
Je vous ai tracé un portrait plutôt sombre de la situation actuelle mais le soleil brille encore pour tout le monde (bien qu’il soit devenu cancérigène), et je serais désespéré si je pensais qu’il n’y a pas de solutions et si je croyais que les gens ne se réveilleront pas un jour. Cela viendra, j’en demeure persuadé.
Mais d’ici là, à l’échelle humaine, un petit 2$ à une personne itinérante que l’on croise souvent, ou une carte-repas à une personne seule, peut paraître n’être qu’un plaster sur le bobo, mais un pansement combien essentiel, un geste de solidarité qui fera un petit baume au cœur d’un être humain meurtri. Vous serez toujours ce passant anonyme dans la rue qui dit : il y a encore des gens pour qui la solidarité fait partie de la dignité humaine et qu’elle devrait être à la base de toute saine société.
Désolé d’une si longue réponse à une question pour laquelle j’ai dédié les 15 dernières années de ma vie. Merci de nous lire, merci de votre intérêt. Bien à vous,
Serge Lareault
Éditeur et directeur général de L’Itinéraire
Président de l’International Network of Street Papers (INSP)
3. Les itinérants sont-ils paresseux ?
Plusieurs personnes se posent cette question lorsqu’elles voient un individu qui a l’air en bonne santé et qui ne travaille pas.
Dans un contexte où le monde du travail est de plus en plus technique et complexe (70 % des emplois actuels nécessitent l’usage de l’informatique), les Québécois en arrachent. Des études sérieuses ont démontré qu’une personne sur trois n’est pas capable de lire un texte complexe ! Cela fait plus de 2 millions de personnes. Les carences psychologiques et sociales qu’entraine l’analphabétisme font qu’il n’est pas aussi simple qu’on le croit d’intégrer les gens aux emplois disponibles et de leur offrir de la formation.
Nous avons rencontré des milliers de personnes qui n’étaient pas paresseuses, mais qui connaissaient des déficiences d’apprentissage sévères. Ces gens n’ont pas l’air « malades » et au premier regard, ils n’entrent pas dans la catégorie des « malades et handicapés », mais ils n’en sont pas moins peu fonctionnels. On rencontre aussi beaucoup de dépressions chroniques dues à une vie d’échecs et d’exclusion qui font que ces personnes se découragent à rien, n’arrivent pas à se concentrer en emploi, souffrent réellement et pour finir, se font juger et traiter de paresseux parce que sans emploi suite souvent à d’innombrables congédiements. Il faut connaître ces personnes et les fréquenter pour bien apprécier l’ampleur du problème.
La société évolue à grande vitesse, partout dans le monde occidental, et les personnes qui décrochent de la société augmentent dans tous les grands pays industrialisés. La solution de L’Itinéraire est d’offrir des emplois adaptés à une population qui ne suit pas la cadence. Peut-être que pour plusieurs, être camelot n’est pas un travail. Mais combien d’employeurs comme nous se font dire à tous les jours : merci, vous m’avez sauvé la vie, j’étais tellement découragé de n’avoir plus rien d’autre comme solution que de mendier que je voulais me suicider en me droguant le plus possible.



