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Grande entrevue / Édition du vendredi 1er mars 2013

Elisapie Isaac. Femme assumée Photos : Alex Paillon
Elisapie Isaac. Femme assumée Photos : Alex Paillon
Elisapie Isaac. Femme assumée

Elisapie Isaac. Femme assumée

Le vendredi 1er mars 2013

Le contexte était propice à parler des femmes et de leur singularité en ce mois de la journée de la femme.

Rencontrée en studio, Elisapie Isaac a répondu avec grand intérêt à nos questions tout en s’adonnant à un rituel très féminin, celui de la coiffure et du maquillage, «pas trop fifille, s’il vous plaît», en vue de notre séance photo. Dans Travelling Love, son dernier album, la créatrice inuk affirme sa féminité, sa fragilité - qu’elle perçoit comme une force - son esprit libre et ses racines nordiques.

 

 

Sur ce deuxième album en solo*, l’auteurecompositrice-interprète explore les dualités contradictoires des femmes. «Des fois, on est intenses, perdues et dépassées par les émotions et, en même temps, on veut être fortes devant les hommes. On ne veut pas être prises pour acquis», exprime-t-elle en entrevue. Cette dualité entre «la femme sensible et le fauve plus instinctif», comme le définit sa biographie sur son site Web, se retrouve en elle. Elisapie se définit comme une personne moody, à l’humeur très changeante.

Peu friande du terme «féministe», qui selon elle fait trop peur, Elisapie croit au pouvoir de la féminité et de la force de la femme, dans la continuité d’une longue lutte pour l’égalité qui n’est toujours pas effective sur le plan salarial. Une femme qui devient masculine dans ses manières pour grimper les échelons? Très peu pour elle. Parlez-lui plutôt d’une femme capable d’explorer et d’assumer sa fragilité. «On ne veut tellement pas montrer notre fragilité, mais gosh! Il faut la reconnaître!», insiste-telle avec une pointe d’accent inuk dans sa voix douce.

Cette recherche d’équilibre entre la fragilité et la force est la quête personnelle de la chanteuse, de nature sensible et émotive. Elle considère l’oeuvre de Leonard Cohen comme une ressource importante dans sa recherche de «zenitude». Une chanson est d’ailleurs consacrée au grand artiste montréalais sur Travelling Love : Leonard, it’s all your fault. Quelle faute au juste? «Sa faute si je me permets d’entrer dans un monde de rêverie… Il faut avoir un peu de folie dans la tête, je pense», réfléchit l’artiste dont le teint basané est parsemé de taches de rousseur. «Leonard est un des rares artistes qui se permet d’être rêveur, j’admire beaucoup comment il peut être très zen», poursuit-elle.

Les femmes québécoises et inuites sont d’autres grandes sources d’inspiration pour Elisapie, qui dit avoir écrit les textes de son album en pensant à elles. Voyageant beaucoup lors de ses tournées, dans les autres provinces canadiennes, la chanteuse remarque avec bonheur que les femmes de la belle province sont plus expressives. «On est capable de chialer; on n’aime pas se faire dire quoi faire ou se faire traiter de noms.»

Les femmes inuites, elles, lui permettent de retrouver son équilibre lorsqu’elle visite son village natal chaque année. Ses parents étant décédés peu après sa majorité, ces femmes sont devenues pour elles des «matantes cool», des femmes «qui viennent avec un amour qui n’est pas calculé, une générosité incroyable, très présente dans la culture inuite», explique Elisapie, non sans fierté pour son coin de pays. Elle mentionne notamment sa mentor Ellashuk Pauyungie, sa professeure de radio, alors qu’elle débutait sa carrière dans le domaine des communications dans le Grand Nord. «Aujourd’hui, je peux tout lui dire. C’est une personne qui a de l’humour, en plus d’un leadership et d’une ouverture incroyable.»

Qu’est-ce qui unit toutes les femmes? Selon Elisapie, il s’agit d’une quête d’amour pur… «S’il existe!», dit-elle en éclatant de rire. La plupart des femmes espèrent le trouver dans l’âme soeur, dans le (ou la) conjoint idéal. Elisapie l’a trouvé chez Lili Alacie, sa fille de six ans. Lorsqu’elle parle d’elle, ses yeux en amandes deviennent étincelants et son sourire, indécrochable. «En ce moment, elle n’arrête pas de dire qu’elle n’est pas une fifille… Elle me fait penser à moi quand j’étais petite.»



DU NORD AU SUD

Elisapie Isaac assume aujourd’hui sa féminité et sa fragilité, mais cela n’a pas été tâche facile par le passé. Adolescente, comme tout jeune inuk, elle a souffert d’isolement et de manque d’écoute. «Je pense qu’il n’y en a pas un qui n’a pas pensé au suicide», affirme-t-elle, convaincue. Avant de quitter Salluit, son village natal de 1 200 habitants, la deuxième communauté inuite la plus au nord du Québec, la jeune Elisapie a été conseillère auprès des jeunes des écoles secondaires du Grand Nord. «J’ai essayé de les aider, mais je manquais de ressources. Une personne sur deux voulait se suicider!» L’artiste déplore l’absence d’aide psychologique dans les communautés alors que le besoin est criant. Cette expérience a apporté beaucoup d’empathie à Elisapie, de même qu’elle lui a appris à établir ses limites. «J’ai un côté Mère Teresa, mais je suis trop sensible; ça m’empêcherait de dormir.»

À 22 ans, Elisapie a eu le courage de quitter le Grand Nord pour aller étudier en communications à Montréal. «C’était la suite logique des choses pour moi, une jeune fille un peu artistique qui se cherchait», dit-elle, sincère. Elle ne regrette en rien sa décision. Au contraire, «c’est venu crinquer mon côté fonceuse», dit-elle. Elle a raconté son histoire il y a dix ans dans son documentaire Si le temps le permet, dans lequel elle questionne l’identité des Inuits face à la modernité.

Aujourd’hui, elle se réjouit de l’amélioration de la qualité de vie des jeunes du Grand Nord grâce à l’existence de subventions plus importantes pour des activités culturelles. «Ça ne peut pas être pire que les 15 dernières années», dit-elle durement. Elle rappelle que le mode de vie nomade ancestral des Inuits a été complètement chamboulé il y a à peine 50 ans, et que la communauté peine encore à s’adapter à la modernité tout en demeurant près de ses racines. Internet permet de briser l’isolement de plusieurs, mais il manque encore beaucoup de ressources et de modèles inspirants pour les jeunes.

Le mouvement Idle No More, popularisé en décembre dernier en réaction à l’adoption par le gouvernement du Canada de la loi omnibus C-45, qui entraîne la violation des traités ancestraux, avec la grève de la faim de Theresa Spence, chef de la communauté d’Attawapiskat, l’inspire énormément. «Il était tellement temps!, se réjouit-elle. Je pense qu’il y aura de plus en plus de leaders comme elle qui n’auront pas peur de dire ce qu’ils pensent.» Engagée, Elisapie suit le mouvement de près et n’hésite pas à s’exprimer sur le sujet par l’entremise des réseaux sociaux

La belle artiste s’anime en parlant des politiques qui affectent son Grand Nord natal, qu’elle visite chaque année avec sa fille. Elle avoue que de prendre la parole via le documentaire lui manque terriblement, car la musique l’occupe trop. Et si elle faisait un nouveau documentaire prochainement, quel en serait le thème? «La femme!», s’exclame-t-elle sans hésitation dans un grand rire. Plus précisément, sa force et les rituels qui lui sont propres, par exemple les premières menstruations ou la grossesse. «On est perdues, on est tellement modernes, et sans vouloir être ésotérique, je crois qu’on a besoin de revenir à ce qui est important.»

Ce qui est important pour Elisapie, ce sont les petits moments magiques, par exemple un repas spécial partagé en famille, et ses racines polaires, qui guident sa tête et son coeur.


*Elisapie s’est fait connaître avec le duo Taima, avant de lancer son premier album, There will be stars, en 2009.

 

Marie-Lise Rousseau




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